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JACQUES CHARDONNE 1884 - 1968
Jacques Boutelleau, dit Jacques Chardonne, né à Barbezieux-Saint-Hilaire en Charente, fils de bourgeois aisés puis ruinés, éditeur, écrivain, il meurt à La-Frette-sur-Seine le 30 mai 1968 en une période de bouleversements qui touche certainement beaucoup moins qu'on pourrait le penser une œuvre de moralisateur inscrite dans la meilleure tradition littéraire française. Littérairement parlant Jacques Chardonne est un des écrivains les plus importants de l'après Proust. De ton classique, moraliste et peintre subtil du bonheur et du couple, il est un auteur raffiné et aristocratique. Par sa mère, il appartient à la lignée des fabricants de porcelaine de Limoges, les de Havilland. Réformé il échappe à la guerre de 14-18 qui aurait certainement fait de lui un nom de plus dans la longue liste des écrivains assassinés à la guerre. L'œuvre qu'il nous a donnée laisse entrevoir ce dont ce massacre a pu nous priver en tuant dans l'œuf d'autres talents qui ne s'étaient pas encore révélés. Il nourrit une admiration de Jaurès et de Blum qui a le tort à ses yeux de devenir belliciste. De même il regarde un temps vers le communisme, germanophile il acceptera un peu trop facilement l'occupation et fait deux voyages en Allemagne sur l'invitation de Goebbels et en compagnie de Pierre Drieu la Rochelle. Il écrit le Ciel de Nieflheim dont il fait un tirage privé ouvrage qu'il renie et refuse de publier par la suite. Le nom de Chardonne est trop souvent associé et limité à cette période de la collaboration ou à sa liaison avec ceux qu'on a appelé les Hussards, en particulier Roger Nimier. Libraire-éditeur, il a connu bien d'autres personnalités du monde littéraire. Contrairement à Paul Morand, collaborateur actif et écrivain sans grand intérêt, Jacques Chardonne n'appartiendra jamais à l'Académie française, un ostracisme qui n'honore certes pas cette dernière, peu d'écrivains auraient autant que lui mérités cet honneur.
Un peu d'autobiographie : Il y a presque cinquante ans, alors que je travaillais depuis peu rue du Colonel Driant, je fréquentais assidûment deux librairies. La première, aujourd'hui disparue, rue de Rivoli, proche de la Samaritaine, était tenue par un monsieur d'âge mûr qui descendait de temps en temps dans sa cave prendre dans sa réserve quelques vieux livres reliés qu'il me vendait, ainsi, j'ai acheté plusieurs volumes d'Anatole France. La seconde, en face du Théâtre Français, était la librairie Delamain et Boutelleau, ancienne librairie Stock. Je savais que c'était en même temps un libraire-éditeur ou qu'elle l'avait été. J'ignorais que Jacques Chardonne, alias Jacques Boutelleau en était ou en avait été un des actionnaires dirigeants. J'ignorais que cet espace un peu en retrait dans la librairie où étaient exposés de vieux livres, avait-peut-être été son bureau. Cette librairie existe encore et elle a conservé à mes yeux un parfum particulier, celui de mes premières découvertes, celui de mes passages entre travail du matin et de l'après-midi, quand, en sortant d'acheter un livre ou deux, peut-être un de ces cinq sur six volumes des oeuvres complètes de Jacques Chardonne que j'ai complétés il y a peu ; j'allais lire dans le jardin du Palais Royal tout proche où j'enrageais d'avoir à payer ma chaise à ces vieilles dames, les chaisières, qui officiaient encore dans les jardins publics. (Mai 2010)
- L'Epithalame 1921 - Le chant du bienheureux 1927 - Les Varais 1929 - Eva ou le Journal interrompu 1930 - Claire 1931 - L'amour du prochain 1932 - Les destinées sentimentales 1934-1936 - L'amour c'est beaucoup plus que l'amour 1937 - Romanesques 1937 - Le bonheur de Barbezieux 1938 - Attachements 1943 - Chimériques 1948 -Vivre à Madère 1953 - Lettres à Roger Nimier 1954 - Matinales 1956 - Le ciel dans la fenêtre 1959 - Femmes 1961 - Demi-jour 1964 - Catherine 1964 - Propos comme ça 1966 - Détachements 1969 - Ce que je voulais vous dire aujourd'hui 1969 Retour Haut de Page ou Bibliographie L'Epithalame - 1921 (Voir : documents : recension du roman par Henri de Régnier) On a pu dire que René Boylesve est le chaînon manquant entre Flaubert et Proust, peut-être pourrait-on dire de Jacques Chardonne qu'il est le premier chaînon de l'après Proust, un après qui a digéré l'impact proustien et qui, revenant aux moralistes du XVIIème, le dépasse - en tant que forme - et permet de continuer. On s'étonnera peut-être de cette expression d'après Proust, mais Proust n'est pas une fin, peut-être un prestigieux cul de sac, rocher dressé dans ce début de première partie du vingtième siècle, il est caressé par le flot qui le dépasse temporellement - quelques uns en prennent quelque chose, il me semble que Chardonne est de ceux-là, avec d'autres moyens. Dans ce roman tout surtout le style, semble insaisissable. L'écrivain subtil des nuances du couple, de l'amour conjugal et du bonheur parvient dans ce premier roman publié à une étonnante réussite qui ne sera pas toujours perçue, par exemple par un jeune critique tel que Robert Brasillach. C'est en faisant la recension de Claire quelques années plus tard que ce dernier écrit : "Le roman de M. Chardonne - et c'était déjà le défaut de l'Epithalame, d'Eva et même à un bien moindre degré, des Varais - manque de chair." (La causerie littéraire de l'Action Française du 5-11-1931) Vraiment curieux ce reproche de Brasillach qui le définit certainement plus qu'il ne touche Chardonne. Il faut en effet de la sensibilité pour suivre Chardonne surtout dans l'Epithalame, une sensibilité qui fait bien défaut à Brasillach écrivain, sec et scolaire qui reproche donc à un autre ce qui lui manque. Il y a même chez Chardonne de l'Estaunié qui traque la vie invisible, mais ici, l'invisible n'est que le tissu du quotidien, des sensibilités qui agissent les unes à coté des autres et il n'approche de l'invisible que par sa subtilité et par le sens qu'il a de la vie pleine et "immobile". L'Epithalame est un roman pointilliste dans lequel on avance comme dans la réalité, par des petits riens. On a pu dire qu'il était le roman de la difficulté et de l'échec du couple ce qui me semble correspondre à son intrigue mais être démenti par le dénouement en ce qui concerne l'échec. L'Epithalame fut en compétition pour le Goncourt avec Batouala de René Maran qui l'emporta. Les deux œuvres ne furent départagées que par la voix du président du jury qui compte double. Le livre eut un très grand retentissement. Le choix peut aujourd'hui nous sembler étonnant mais c'est le double état de Chardonne-Boutelleau, éditeur et écrivain qui lui fit manquer le Goncourt. . On se réfère à l'édition des œuvres complètes en six volumes de 1951 " ... il voulait étudier l'histoire de Napoléon. "Trop tard, se disait-il en parcourant les rangées de volumes. Je ne serai jamais savant. Et puis, que nous donne un livre quand on a peu de mémoire ?" p 58 (M.Pacaris, le père d'Albert) Berthe écrit à son ami : "Mais les parents ne s'intéressent pas vraiment à leurs enfants. Ils ont fini leur vie et tout ce qui est vivant les ennuie un peu." p 76 "Je sais qu'il est difficile de vivre avec les siens. On les pénètre trop facilement ; du moins on le croit. Il faudrait se retenir de les juger et les aimer un peu aveuglément de peur de se méprendre." p 97 (Albert) "Les hommes tâchent de cacher leurs faiblesses par des paroles. Ils troublent l'esprit et c'est leur plus grande faute." p 97 (Albert) Cette citation fait partie de la révélation de sa nature que fait Albert à Berthe dans la première partie de l'œuvre. Charles du Bos la cite longuement dans sa longue recension de la Nouvelle revue Française du 1er décembre 1921. "On atteint à une sorte de bonheur avec l'âge. Il vient comme un apaisement, un appauvrissement. Il ressemble à l'oubli, à l'indifférence, à la satiété. Quelquefois, à la folie. Je me méfie des gens heureux." p 107 (Albert) "... on ne trouve en soi qu'un complice et un flatteur. La vie nous corrompt insensiblement, quand on ne s'appuie à rien de ferme." p 116 (Ensénat, l'ami d'Albert) "La vie est une eau fuyante qui reflète ce que l'on veut." p 116 id "Ta peinture des misères de l'homme n'est pas complète. Tu oublies sa principale infirmité. Je vais te dire sa vraie misère : on l'endort facilement." p 117 id "La vie vous apporte ce qu'elle veut." p 127 Berthe. Pages 142 à 147 Chapitre VIII, remarquable description des fiançailles d'Odette et de Castagné, par petites touches naturellement liées. "L'objet de l'écrivain est toujours de reproduire la réalité, la plus haute réalité. Mais où réside cette réalité et comment l'atteindre ? C'est un problème." p 191 (Albert) Cette conception est bien celle de l'auteur, Boylesve quant à lui disait la réalité moyenne, celle qui rend compte le mieux de l'époque ou d'un milieu. On est face à deux conceptions, l'une, celle de Chardonne, d'une sorte de littérature militante, mais à un niveau "élevé", presque sublimé, qui doit éduquer ; l'autre, celle de Boylesve, qui fait du romancier un témoin. Chardonne n'est pas pour autant un écrivain militant, lui aussi recherche le réel. "Elle se rappelait ce que l'on enseignait aux jeunes-filles sur la tenue d'une femme, la dignité sacré de la femme, et elle s'apercevait que les plus belles et les plus parées sont au service de l'homme." p 197 (Berthe) Chardonne frôle presque Estaunié, parfois, accidentellement : "Je vous dis que cette eau calme et qui vous semble grise contient dans ses profondeurs plus de vie que le caprice des vagues. C'est là que vous trouverez le secret de l'amour." p 287 "Autrefois, je ne t'aimais pas ? ...... - Tu ne peux pas me l'ôter ! ton amour d'autrefois m'appartient ! - .... une parole maladroite avait faussé sa pensée." p 291 "Je vous affirme que l'humanité perdra un grand trésor de sagesse quand les femmes deviendront des hommes et qu'elles ne sauront plus aimer." p 328 (Albert) "Voilà bien votre morale ! dit André. C'est la chair qui est coupable, et on excuse ceux qui ensevelissent vivant un beau corps. ... - Notre conscience est si bien façonnée par la société que ses victimes lui demandent pardon." p 378 "Il s'aperçut qu'elle avait entendu dans ces mots un aveu d'amour. Un sentiment auquel il ne songeait point lorsqu'il prononça cette parole lui apparaissait maintenant comme possible à exprimer, et aussitôt il crut le ressentir." p 390 "Qu'est-ce qui est bien sérieux ? Qu'est-ce qui est vrai ? J'ai cru aux mots sacrés qui n'ont pas de sens. J'ai cru qu'on pouvait se donner à un homme jusqu'à ne plus s'appartenir. On reste soi-même. Je suis ce que je suis." pp 399-400 (Berthe) Retour Haut de Page ou Bibliographie Claire - 1931 Le récit de Claire est plus linéaire, moins pointilliste que celui de l'Epithalame qui est un chef d'œuvre du genre. Plus ramassé, il contient un grand nombre de réflexions qui, isolées, de portée générale, constituent autant d'aphorismes et c'est là un élément de rapprochement de ces moralistes du XVIIème siècle, particulièrement La Rochefoucault qu'Albert donne à lire à Berthe dans l'Epithalame. On a pu opposé ce récit à l'Epithalame en le considérant comme celui du couple heureux. On se réfère à l'édition des œuvres complètes en six volumes de 1951 "Quand je l'ai connue, elle était jeune et j'ai cru que je ne la verrais jamais vieillir." p 108 " Le but de la vie est le plaisir. C'est un idéal inaccessible, mais quand on le peut, il faut s'en souvenir. D'instinct, j'écartais le luxe comme la plus grande gêne." p 114 " Il faut de l'âge pour savoir au juste ce que l'on aime. Les blessures et les fatigues de la vie ont affiné le tact. On ressemble à ces connaisseurs délicats que tout rebute : ce qu'ils apprécient avec discernement les ravit comme personne. " p 116 " Les hommes ont trop pensé à la mort. C'est inutile. Pour soi, la mort n'existe pas. " p 119 " C'est notre souffrance, notre propre façon de sentir si nouvelle, c'est le plus chaud, le plus vivant de l'être, que la mode atteint d'abord et qui sent un jour l'artifice. Pourtant rien ne dure qui ne vienne de l'âme. " p 128 " Ceux qui nous ressemblent ne nous intéressent qu'un instant ; ils nous montrent bientôt notre faiblesse. " p 167 " On ne saisit la réalité humaine que dans sa propre vie et à travers son expérience, mais elle n'est pas communicable. L'homme est infini et impossible à représenter. " p 171 " Un jour nous constatons sans trouble que nos idées ont changé. Cela devrait pourtant nous bouleverser, mais nous y sommes préparés par des modifications plus profondes, parfois inconscientes, et qui touchent à la racine de nos actes. " p 172 Après le mariage, le narrateur constate : " Ce n'est plus une image que je façonne à mon gré, une abstraction, mais une personne vivante, expressive, qui affirme son existence indépendante et réelle, qui a un caractère dessiné, une sensibilité propre, et dont tous les mouvements me touchent. " p 183 " On rencontre des exaltés qui n'ont vu dans le monde que sottises, crimes et incuries. Assurément, ils n'ont pas tort, mais leur colère est de mauvais ton ; il ne faut pas être l'ennemi de la meilleure société possible ; c'est pourquoi je me préserve de ces contacts autant que cela m'est permis ; je ne voudrais même pas de ses sourires. " pp 193/194 dans le même paragraphe : " J'aime notre solitude à Charmont, notre vie étroite et abritée qui ressemble à l'ennui ; j'aime ce pays gris aux nuances si fines que je crois les inventer. Le monde peut changer ; si le bonheur est ici, on le retrouvera toujours. " p 195 Retour Haut de Page ou Bibliographie Les destinées sentimentales - 1934 - 1936 Nous sommes ici en présence d'une œuvre polyphonique. Chardonne élargit son champ tant par le nombre de personnages suivis, plusieurs qui auraient été traités en personnages secondaires deviennent ici des figures de premier plan dans une partie de l'œuvre ; qu'au plan des thèmes puisqu'il avance plus largement que dans les œuvres précédentes dans le domaine des affaires et du social. Cela n'empêche pas le roman de conserver une forte cohérence et le lecteur de retrouver le thème principal, récurrent chez l'auteur : le couple. Chardonne narrateur se fait tellement discret en épousant successivement la vision de ses personnages, que l'on a l'impression qu'ils tiennent la plume même à la troisième personne. Le moraliste laisse aller sa plume mais elle est toujours maitrisée, Chardonne, c'est le miracle d'un style d'apparence très libre mais fondamentalement classique. Est-ce vraiment un miracle ? N'y a-t-il pas que les tocards du style tordu de ceux qui ne savent pas écrire pour s'en étonner ! Combien de fois faudra-t-il écrire que ces styles tordus, brisés, vitupératifs, exclamatifs, syncopés, sont non seulement fatigants, mais ne sont que la simple bouillie à cochons des écrivains d'occasion, des marchands de papier, de ceux qui ignorent qu'ils ont à leur disposition la langue d'Anatole France, de Proust et de quelques autres sans vouloir remonter plus avant, admirable outil de communication, apte à faire passer le beau, le subtil, aussi bien que la colère ou la diatribe. Chardonne s'inscrit dans une grande lignée, mais il y prend une place inoccupée, il crée un ton nouveau qui peut, les Destinées le montrent, sortir de l'analyse étroite du bonheur et des difficultés de la vie à deux. Le bonheur à deux est difficile, on n'y parvient pas forcément du premier coup, il y a autour la vie, les forces extérieures, il faut être attentif. Les entreprises que nous approchons sont des fabriques d'excellence. Que ce soit le Cognac ou la Porcelaine de Limoges, le patron est une sorte d'artiste conservateur d'une tradition, il porte son projet pour le bien de tous, même si ce bien est forcément limité. C'est la vision d'un homme qui a bien connu ce milieu, j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, il est en cela voisin d'un André Maurois qui fut chef d'entreprise et qui témoigne dans Bernard Quesnay. Quoi que l'on pense de ce discours, de cette vision, elle correspond sans aucun doute à une réalité, une réalité aujourd'hui rare sinon introuvable dans la jungle actuel d'une mondialisation sauvage, sans gouvernance, où seule la cupidité du libéralisme le plus égoïste règne. Chardonne donne involontairement une leçon à tous les crétins de l'ENA, une leçon qu'ils n'ont jamais reçue : diriger une entreprise, c'est avant tout diriger un projet industriel à long terme. Jean Barnery est une grande figure de cette bourgeoisie protestante, il est campé au sein d'un monde large, on a l'impression que rien de ce qui le concerne ne nous échappe. La guerre de 14-18, n'est pas escamotée, Chardonne qui ne la fit pas trouve ici des accents forts pour en quelques lignes nous faire appréhender le retour de ces hommes brisés, les rescapés de la tuerie. " Monsieur Pommerel ne sentait pas de contradiction entre sa religion et son commerce de cognac ; ..." suit la description de la parenté que Monsieur Pommerel établit entre ces deux éléments de sa vie. (p 17) Exemple de mot juste. Pauline découvre sa cousine dans la salle de bal : " Tous ces gestes étaient nouveaux pour Pauline. Il lui semblait qu'elle venait de voir Marcelle vivre pour la première fois et de surprendre un secret. " p 26 ou " Les dames et les jeunes filles s'acharnaient sur des tâches ingrates, les doigts noircis et endoloris, mais avec une apaisante sensation de charité. " p 39 " D'ailleurs la différence entre la pauvreté et la richesse ne tient pas à une somme déterminée, mais à ceci : "Etes-vous équilibré et adapté à la société ? Peut-on vous confier un emploi ?" p 87 Chardonne répond ici à ceux qui font des les ouvriers "pour voir er savoir" et à qui manquera toujours la condition ! " Pour lui, les mots solitude et injustice, évoquaient exclusivement l'iniquité originelle, l'échec, la démence de la vie que figurent les rapports de l'homme et de la femme. " p 169 (Jean Barnery livré à la solitude par le sentiment d'une faute commise envers sa femme, Nathalie, le pasteur prend des accents "greeniens" : "... il sait le néant des choses humaines, et aussi le vide de ce monde spirituel qu'il a cru d'essence si différente. " p 171 " Une force de destruction semble s'acharner sans relâche sur toute tentative d'harmonie ou de stabilité, rouler des débris, salir les maisons, bousculer les êtres qui vont s'user au travail. " Chez Chardonne, issu de la bourgeoisie aisée, mais d'une famille ruinée, toute entreprise est vulnérable, c'est presqu'une constante. Dans Claire c'est la plantation, dans les destinées la maison des cognac Pommerel autant que la fabrique de porcelaine de Limoges de Barney, même le petit patron colérique de pauline, Brochard, ancien ouvrier, sait la vulnérabilité de toute entreprise : " Je pourrais glisser " disait-il." p 176 " Le plus souvent l'amour suffit chez un seul ; cela facilite les rencontres. Avec beaucoup d'assiduité un homme finit par se faire agréer ;... - Il arrive aussi que l'amour soit partagé. - Voilà le mystère. - Le cas est si rare que l'on pourrait se dispenser d'en parler. Cependant tout se passe dans la société comme si l'exception était la règle, l'amour partagé et durable, ce que le mariage suppose ... Tout est organisé en faveur de l'exception merveilleuse. " p 194 " Aimer une femme, c'est le bonheur", se disait Jean. Par une femme, seulement, on adhère à la vie, on saisit un objet réel, on connaît la beauté, on a une raison d'être. Mais cet amour suppose un cœur apte à le recevoir et une complète soumission, afin que la femme domine par sa douceur même. Pauline n'aura jamais tort, elle ne sera jamais vieille, elle sera toujours la plus charmante, la plus sage, la plus noble. Elle n'impose rien. Son pouvoir vient de Jean ; elle n'existe que pour lui. Cette abdication, cette création, c'est l'amour. " p 223 Cette note s'inscrit dans une société où la femme n'a pas encore pris toute sa place, mais Pauline, l'héroïne a déjà montré son indépendance, morale et matérielle. Jean et elle sont situés presque totalement en dehors d'une société dont on les a vus se retirer. C'est donc un peu d'une sorte de couple idéal que Chardonne nous entretient, un couple qu'il prend ici à un moment bien particulier. " Mais la vraie peine des autres ce n'est pas le travail, c'est la misère. On ne la voit pas. Ceux qui ne peuvent plus travailler se cachent ... J'ai surpris des misères terribles à Limoges ... Je ne peux pas l'oublier ... Je souffre de ces plaies sociales ... Tout homme satisfait en est responsable ... Il l'a permis. ........... - On n'a pas le droit d'être heureux. - Ces misères sont des fautes, des oublis de la société ... il faudrait décider si tout ce qui a du prix sur terre, pour tous, ne tient pas à un principe cruel, à une espèce d'injustice bienfaisante ... " p 228 Il y aura peut-être une réponse vers la fin du roman, dans cette note admirable de concision et d'économie d'émotion : " Sur les hauteurs de Passy ....... La ville stoïque et plantureuse cachait bien la chambre où sans secours, faute de quelques papiers, des gens vivent d'une gorgée de thé et n'ont plus jamais faim. " p 437 " La vie n'enseigne rien, elle détruit. L'amour exige certaines préparations ... une retenue ... des réserves ... une rêverie préalable, comme une religion qui a été très tôt déposée dans le cœur. " Pauline p 340 " Le pouvoir des paroles est étrange. Presque tout ce que nous prenons pour un goût, pour une décision, pour la sagesse, c'est une parole ..." p 342 " ... mais Pierre savait que même dans le plus haut poste la liberté est réduite. On se heurte au caractère de certaines personnes, subtile entrave. " p 351 Pages 353-354 : " autre chose ... je ne sais quoi ... une nostalgie ... un égarement plein de sous-entendus et dont elles [les femmes] n'ont pas honte, même déçues ..." L'auteur fait parler un personnage, ici Jean Barnery. Il suggère le subtil, l'inconnu difficile à appréhender. Il le cerne par des mots isolés par des points de suspensions avant d'aboutir à une conclusion certainement provisoire, également suivie des trois points qui ne sont pas une invention célinienne mais qui fourmillent dans les textes symbolistes fin du XIXème siècle qu'il est préférable d'oublier. Tout au long du roman, Chardonne évoque la concurrence allemande sur le marché de la porcelaine. Pages 361-362, sur des chiffres de 1927, ce qu'il décrit pourrait déjà s'appliquer à la mondialisation. " Il était emporté dans le sens de sa vie qui ne relevait ni de la raison ni du plaisir, fidélité mystérieuse, volonté subie, implacable comme la direction du train. " p 436 " Tout ce que j'ai fait est inutile,... Eh bien, c'est étrange, je n'ai pas le sentiment d'une vie perdue ... Il n'y a pas de vie perdue, quand on a aimé ... ne fut-ce que ses outils ... Cet attachement, cet amour pour des êtres et pour de petites choses de rien, assurément périssables, et que la vie même, avant la mort, nous retire, je voudrais savoir ce qu'il signifie l'amour si vivace, rebelle à toute raison, à la plus vieille expérience ... et cet espérance qui est au fond de l'amour ... cet espérance qui est au fond de tout ... " p 446 Force de la littérature et du rêve, le roman se termine sur une lecture de Valéry faite par Pauline à Jean Barnery. " Un jardinier italien gratte le sol avec un râteau endormi. Tout à coup il parle dans son patois. Cela sonne dans le silence de midi et se mêle au bruit très particulier du râteau qui remue le gravier. Il semble dire : que le travail est chose vaine !... Elle s'interrompit, regardant la figure immobile de Jean. - Jean ! Il ouvrit les yeux - Ah!... Tu m'as fait peur dit Pauline. - Pourquoi ?... J'étais dans le jardin sous le cerisier." p 452 Retour Haut de Page ou Bibliographie Catherine - 1964 - 1904 Ecrit en 1904, la rédaction de ce roman précède de 17 ans la publication de l'Epithalame et l'entrée en littérature de Jacques Chardonne. Il avait été oublié, même par l'auteur. Le thème de Pygmalion, l'homme qui façonne la femme n'est pas isolé dans l'oeuvre de Chardonne. Nous le trouvons dans le premier roman publié quand Albert forme Berthe, pour un autre dit-il. Dans Claire, le narrateur fait de même et l'on peut suivre la modification des relations dans les deux romans, après le mariage, avec des sorts différents. Ici, c'est à un autre type d'éducation, plus scabreux, que se livre François, une séduction qui amènera Catherine ... C'est également un portrait du séducteur que nous donne Chardonne, un séducteur qui connaît les affres de son jeu : " Toujours il peut l'atteindre mieux par une allusion plus claire, sans jamais la saisir tout à fait ; toujours il reste en elle une émotion qu'elle ne connaît pas encore. Les nerfs meurtris, la tête vide, épuisé par cette tension de l'esprit, cet effort de l'être concentré sur sa proie, il monte dans sa chambre et s'étend sur son lit. Il voudrait s'enfoncer dans une eau tiède où fondraient ses chairs, sa pensée. Il ne songe plus à Catherine. Elle a disparu de sa vie. " pp 86-87 " Quand il parle à Catherine, la volonté de plaire, de l'entrainer vers un but obscur le transforme en homme éclatant de vie, d'esprit, d'énergie. Puis il retombe dans sa torpeur. En ces moments d'exubérance, dans cette impétuosité de sentiments, ce bouillonnement de forces exaltées où remonte le meilleur de soi, il se dévore. " pp 92-93 Dans ce court roman Chardonne procède déjà par touches et montre cette subtilité qui sera sa marque. Il y a encore, semble-t-il une trace de construction, comme un reste d'armature, cela disparaîtra complètement par la suite ou, du moins, deviendra invisible. " Toujours extrême il défendait les opinions les plus singulières avec assez d'adresse, et on pouvait croire que la vérité se conforme à une imagination un peu subtile. " p 47 Le bonheur de Barbezieux - 1938 Ce livre n'est pas un roman mais un livre de souvenirs. La différence est ténue, le ton y est le même que celui des œuvres de fiction de l'auteur. Jacques Chardonne est à la fois un personnage simple et complexe. Il ne quitte pas la vie, rejetant les systèmes et les théories et nous le suivons dans les méandres de ce qui nous fait ce que nous sommes, ces choses insaisissables. " Sur ces gens et sur bien d'autres je pourrais conter de plaisantes histoires. Ils étaient tous pittoresques. Mais j'en ai vu trop de cette sorte et j'ai douté que l'humanité fut vraiment composée de tels personnages. Ces silhouettes bizarres que nous présentent les hommes sont un effet trompeur de la surface, et, tâchant de les voir mieux, j'ai perdu le goût des singularités et du pittoresque, même dans le style. " p 119 Jacques Chardonne appartient à des lignées bourgeoises, comme d'autres, il le revendique, mais il en donne une image très différente de celle que laisse, par exemple, le polémiste Paul Bourget. Chardonne nous livre quelques remarques sur l'écriture et l'art d'écrire. " Mais aujourd'hui que cette foi a donné ses fruits, je ne sais plus si je suis écrivain. J'hésite devant chaque phrase, j'ignore ce qu'elles valent, je les termine vite. Il me semble que je n'ai rien dit, et que je n'avais rien à dire. Si l'on ne m'avait pas rassuré, je me serais arrêté tout de suite. " p 97 " Une œuvre est bien chétive quand elle demeure à l'état de projet et de rêve. C'est dans la précision matérielle de l'achèvement qu'elle peut donner à rêver. cette expérience m'a fait douter du sens des mots Matière et Esprit. " p 139 Sur la pensée, l'art et l'écriture : " Je bénis ces incommodités, ces arrêts, tous les refroidissements. Ils empêchent la méditation trop prolongée et ses entrainements. Ils préservent des systèmes, de la verve, des belles amplifications et de tout ce qui veut donner à croire plus qu'il n'y a. " p 146 Il continue : " A travers les systèmes et les doctrines, j'ai suivi la pensée des hommes tout ce que j'ai pu, sans en retenir grand chose. Mais un livre ne nous montre jamais un homme, un homme tout simple et tout entier. " " L'art n'est qu'un inventaire, mais choisi et transcrit avec dévotion. Il n'y a point de créateurs chez les artistes, il n'y a que des fidèles. " p 159 Il me semble que cette phrase définit parfaitement l'art de Jacques Chardonne. De Jean Barnery, le héros des destinées sentimentales, il nous confirme qu'il est bien inspiré de Charles Haviland, fondateur de la porcelainerie de Limoges du même nom. p 112 Les réflexions sur l'amour et le couple sont à prendre avec intérêt de la part d'un auteur qui a tant attaché d'importance à ces sujets : " En général, ces tragédies ont pour cause un défaut de la nature, un mauvais pli du caractère. Les drames de la chair viennent de l'esprit. Si les êtres étaient parfaits, on ne s'apercevrait guère de l'amour " ..... " Ce qui est admirable et rare ; c'est une sensibilité juste, celle qui ne crée pas de tourments avec des riens. " p 105 " Chacun a ses idées sur l'amour, ses souvenirs, et il y tient. En général les hommes se trompent sur ce sujet, à cause de leurs souvenirs, justement. Ils jugent les femmes d'après eux-mêmes. " p 135 " Inclure l'amour dans le mariage et la réalité, c'est exiger des êtres tout ce que nous attendions de l'amour, et leur donner beaucoup d'importance. La faiblesse des êtres entraine les mécomptes de l'amour ; double défaite. On dirait que l'homme est avide surtout de belles défaites. " p 142 Des parents et des enfants : " En réalité les parents n'élèvent pas leurs enfants, même quand ils les garde à vue. Notre enfance est toujours un secret. " p 97 Bien sûr, c'est également de lui qu'il nous parle ici et ailleurs : " La vie choisie sans raison apparente et menée obstinément : "Le bon plaisir". " p 127 " Comment concevoir sa vie autrement qu'elle fut sans porter atteinte à soi-même ? " p 141 Enfin on reprendra avec intérêt la longue réflexion sur cette bourgeoisie des entrepreneurs si présents dans son œuvre, pp 122 à 125. Romanesques - 1937 Comme pour les autres romans de Chardonne le couple est au cœur de celui-ci, mais, ici, il y a un narrateur observateur, parfois acteur, qui "n'entre" pas dans les autres personnages et qui ne donne pas au lecteur cette sensation d'avoir affaire alternativement à chacun d'eux. C'est certainement à cela que l'on doit cette impression que le livre "ne prend pas". On veut bien entrer un peu dans le romanesque d'Armande, un peu difficile, artificiel, on n'entre pas dans celui d'Octave, quelque chose manque, peut-être un peu de cette sensibilité indispensable au roman : " Quand on a perdu la manie d'écrire, on n'écrit plus du tout. On rêve sur une idée. Ce n'est pas une idée qui inspire un roman, c'est une émotion légère, pareille au désir. " p 104 Ce n'est pas par ce récit que je recommanderais d'aborder Chardonne encore qu'il souffre peut-être simplement de la comparaison avec d'autres tels, l'Epithalame, Claire ou les Destinées sentimentales, qui sont des œuvres remarquables et de vraies réussites. Les deux romanesques soufrent de leur détachement de la réalité, de la vie, d'une vie qui est l'essence de l'œuvre de Chardonne. Ils sont maladroits, mais si cette vie ne les épargne pas, il semble bien qu'ils trouvent le moyen de s'en accommoder sinon de s'en protéger. " Armande n'admettait qu'une réduction d'Octave, adaptée aux nécessités de la vie commune. " p 39, " C'est vrai, on n'aime qu'une fois. Il y a un sentiment qui épuise à jamais, qui brûle tout. On en sort avec l'épouvante de l'amour. " p 42, " Vu au microscope, l'amour est un pullulement d'erreurs, de faux pas, de désaccords ... " p 54, " ... il faut de l'esprit pour apprécier ce qui existe. " p 66 On notera le passage, pages 38-39 sur les manuscrits refusés et les écrivains non imprimés. Retour Haut de Page ou Bibliographie Chimériques - 1948 A quoi tient notre jugement ? Quelles nuances séparent Romanesques de Chimériques qui font que je ne suis pas vraiment entré dans le premier et que j'apprécie le second ? Je dirais même que Chimériques, entre roman et autobiographie me semble une parfaite réussite. Ici, on oublie en effet le roman et on suit le narrateur avec la très forte impression que l'auteur s'adresse directement à nous, évoquant sa vie, ses rencontres ... L'actualité est là, arrière plan sur lequel l'auteur nous dit par ses personnages comment il se situe. Il faut bien lire, par exemple, cette citation : " Pourtant le fond chrétien demeure et c'est pourquoi les temps actuels font horreur à tout le monde [en Charente]. On a vu ce que l'homme peut oser pour sa gloire ou pour son bien être quand il met sa foi en lui-même ; ce que deviennent entre ses mains audacieuses la science, la raison et la justice. Je suis fatigué des ambitions humaines et de ceux qui veulent faire notre bonheur. " p 216 Jacques Chardonne se justifie et se resitue à la fois. Il ne répond pas à Gide pourtant cette remarque concernant la famille : " Et la famille ? Comment l'organiser ? Comment réunir ensemble sans iniquité et tourments l'homme et la femme et leurs enfants ? Faut-il supprimer la famille ? Elle est essentielle. Impossible de l'organiser, voilà tout. Famille, société, nœuds inextricables. Et l'amour ..." p 161 Quand il fait dire à son narrateur " Cette guerre nous concerne à peine et je ne veux point m'en occuper. Elle est un moment de la maladie du siècle qui verra la transformation complète de nos façons de vivre, de penser et de sentir ..." p 163 Jacques Chardonne vise peut-être une attitude qu'il aurait rétrospectivement aimé avoir prise, mais l'histoire de Lucien ( p 233-234) dit le contraire, là, si on peut avoir renoncé à l'illusion d'une Europe "forte" sous la houlette du totalitarisme allemand, on n'a pas abandonné la vue des chrétiens vaincus : décadence et perdition, doctrine nationale de Vichy. Restent les nombreuses formules qui pourraient figurer comme autant de maximes dans un recueil tels ceux du XVIIème siècle. " Nulle gloriole ne monte à la tête comme notre estime pour nos propres vertus et pour nos opinions. " p 186 Le personnage qui dit cela reconnaît d'ailleurs immédiatement cette idée pour fausse. " Est-ce la vie que l'on veut toujours ranimé dans l'amour, sans croire à l'amour ?" p 218 " Les hommes ont trop de considérations pour leurs sentiments. Ils ne voient donc pas qu'ils sont pris dans la sorcellerie des circonstances ? Ils font moins d'embarras pour leurs crimes. " p 230 " Je m'aperçois que nos vues sur les gens sont faites d'innombrables images passagères souvent contradictoires ; c'est une foule de personnages opposés et mêmes incompatibles que nous parvenons à faire tenir dans un être dont la silhouette demeure assez fixe. " p 231 Il y a d'excellentes formules, concises et pleines d'une sorte d'humour froid : " Je n'ai pas bien compris, et lui non plus, je pense, comment il se lia sur le tard avec une amie de sa femme, étant l'homme le moins fait pour les intrigues amoureuses et déjà comblé par l'épouse de tous les embarras du cœur. " p 156 Enfin comment aurais-pu ne pas noter cette remarque puisque le sentiment qui est décrit ici fut le mien à dix-huit ans : " Lorsqu'un jeune homme a posé ses lèvres sur le visage d'une jeune fille, elle devait l'épouser pensait Clotilde. " p 177 Retour Haut de Page ou Bibliographie Vivre à Madère - 1953 Vivre à Madère est certainement le plus accompli, le plus insaisissable de ces trois romans (Romanesques, Chimériques, ...) dont la parenté réside dans ce narrateur anonyme qui prend souvent la voix de l'auteur sans qu'on puisse dire jusqu'à quel moment ou en quel profondeur. C'est bien le reflet des gens et des choses qui est rendu ici et le reflet de l'auteur/narrateur en leurs yeux ou leurs mots. Le thème roman/autobiographie est, on le sait, inépuisable, ici, Jacques Chardonne parvient à une sorte de renversement, il nous livre une sorte de biographie dans laquelle on traquerait le roman. Le thème principal de l'oeuvre de Chardonne, soi et l'autre, essentiellement dans le couple, se retrouve ici comme dans le reste de l'oeuvre mais dilué, épars au fil des rencontres qui ne sont rapportées comme par hasard, seulement "comme", car rien de plus construit que cette flânerie, que ce hasard, une construction qui affecte presque l'informe. Ce narrateur qui prend de plus en plus de place de Romanesques à Vivre à Madère en passant par Chimériques, est-il l'auteur? L'auteur nous a répondu dans la très courte préface à l'édition des trois romans dans les oeuvres complètes : " je n'en suis pas certain", mais il reconnaît qu'il "l'a bien nourri". " L'art est le suprême abri " nous dit Chardonne, peut-être est-il aussi un masque ! " C'est un privilège bien rare, et qui ne tient ni à la fortune, ni au rang, que d'être à l'aise dans la vie. Cela suppose une certaine tranquillité avec soi-même. " p 339 " Un artiste qui a fait de l'art sa religion, sait très bien que l'injustice règne dans le monde des lettres et que personne n'est à sa place ; il n'attend d'aucune expiation pour les méchants auteurs, aucun salut pour les meilleurs. Cela admis, il peut s'accommoder de tout sur terre. " p 342 " Ces fontaines brûlantes et brèves, leur courbe prévue d'exaltation montante, puis de refroidissement, je n'aurais rien connu d'autre dans ma vie, sinon le soupçon qu'il existe des sentiments d'une autre sorte, qui ont vraiment des racines dans le coeur, mais qui comportent de grands risques et veulent tout leur homme. " p 358 " Aujourd'hui une bonne part de ma vie disparaît dans le sommeil, le reste est vite dissipé, la suite des jours prend une allure inquiétante, tout le monde, autour de moi, vieillit rapidement ; c'est à peine si je peux considérer une chose future, elle est tout de suite dépassée. " p 360 " ... le voici dans le monde de l'abstrait qui est celui de la vieillesse ; il est réduit à la pensée. " p 381 " ... je n'ai vu que chez Drieu, le silencieux, cette façon de s'exprimer en mots éteints, presque insaisissables et qui vous transperçaient par je ne sais quelle vertu aigüe, quel poids dans l'indéterminé. " p 413 " - Une vie, cela ne peut se raconter. " p 414 " Vous êtes un homme plein de passion et de désordre qui ne parle que raison ... Vous me faites peur. " p 415 " Si un écrivain a du style, ce qu'il dit n'a aucune importance. On le lira toujours avec plaisir. " p 421 Retour Haut de Page ou Bibliographie
DOCUMENTS La recension de l'Epithalame par Henri de Régnier dans le Figaro du 23 janvier 1922
Je me
reprocherais de
ne pas
leur signaler
l’Epithalame, de
M. Jacques
Chardonne, que
le vote
de l'Académie
des Dix
porta presque
à égalité
avec le
Batouala de
M. Maran.
Ce résultat
fait que
l'on a
déjà beaucoup
écrit sur
le roman
de M.
Jacques
Chardonne et
je viens
bien tard
pour dire
qu'il mérite
pleinement le
succès
que lui
ont valu
ses remarquables
qualités. M.
Chardonne dont
l'Epithalame
est, je
crois bien,
le début
dans les
lettres, s'est
trouvé du
coup mis
au rang
des meilleurs
romanciers actuels.
Il est
vrai que
l'œuvre qu'il
nous a
donnée est
considérable et
mérite l'attention
aussi bien
par sa
dimension que
par sa
valeur. L'Epithalame
de M.
Jacques Chardonne
comporte, en
effet, deux
volumes, l'un
de 267,
l'autre de
363 pages.
C'est à
peu près
la longueur
de l’Education
sentimentale,
de Flaubert,
ou, pour
prendre un
exemple plus
récent, du
Démon de
midi, de
M. Paul
Bourget, ou
de la
Valentine
Pacquault, de
M. Gaston
Chérau.
Ces 630
pages, M. Chardonne
ne les
emploie pas
à nous
conter des
aventures
romanesques ou
des événements
dramatiques. Il
n'y a
pas construit
et développé
une action,
il n'y
a agencé
ni intrigues
ni péripéties,
il ne
s'y est
pas étendu
en analyses
minutieuses ou
en considérations
philosophiques. Il
ne s'y
est pas
plu à
des peintures
de milieux
ou à
des tableaux
de mœurs.
Le décor
et le
pittoresque n'y
tiennent qu'une
place minime.
L'Epithalame de M.
Chardonne n'est
ni un
roman de
« crise
psychologique
» comme
le Démon
de midi
de M.
Bourget, ni
une vaste
biographie réaliste
comme la
Valentine Pacquault
de M.
Chérau. Comparée
à l’Epithalame
de M.
Chardonne, l’Education
sentimentale de
Flaubert est
un roman
mouvementé. Celui
de M.
Chardonne est
plutôt un
roman
en mouvement.
Je veux
dire par
là qu'il
ne parait
pas composé
d'avance, mais
qu'il se
fait à
mesure sous
nos yeux,
par menus
apports de
personnages, de
sentiments, de
situations, scène
par scène,
page par
page, minute
par minute.
Tout s'y
succède et
s'y enchaîne
sans que
la volonté
directrice de
l'auteur y
apparaisse
et selon
les seuls
caprices et
la seule
logique de
la vie.
Notez, qu'ils
n'ont rien
d'exceptionnel
et qu'il
ne leur
arrive rien
qui les
oblige à
l'être, ces
personnages un
jeune homme,
Albert Pacaries
a remarqué
une jeune
fille, Berthe
Degouy. Tous
deux sont
de bonne
famille bourgeoise.
Peu à
peu, ils
prennent l'un
pour l'autre
une certaine
sympathie et
ressentent l'un
de l'autre
une certaine
curiosité qui,
chez Berthe,
devient de
l'amour et,
chez André,
semble demeurer
plus indécise
jusqu'au jour
où, brusquement,
il se
décide
à demander
Berthe en
mariage et
l'épouse mais
assez vite
le mariage
se tourne
en ménage,
les caractères
s'affirment,
les malentendus
naissent, se
dissipent,
recommencent,
aboutissent de
part et
d'autre à
une sorte
de désaffection
qui va
jusqu'à la
mésentente et
à l'animosité.
Alors interviennent
les « scènes
» avec
leurs motifs
puérils ou
sérieux,
leur subtile
ou violente
mauvaise foi,
leur sournoiserie
ou leur
éclat, leurs
bouderies et
leurs
raccommodements. Mais
malgré les
dissentiments et
les injustices
réciproques, malgré
les torts
mutuels,
malgré tout,
le «
ménage »
d'Albert
et de
Berthe durera
parce qu'il
est aussi
un mariage,
c'est-à-dire
l'accord profond
et inconscient
de deux
êtres unis
par des
liens que
fortifie
l'habitude, par
des liens
qui subsistent
sous les
faits et
les sentiments,
plus solides
d'être secrets
et involontaires,
et que
ne rompront
ni les
paroles ni
les actes.
C'est du
moins ce
que me
parait signifier
le roman
de M.
Jacques Chardonne,
mais il
n'est pas
besoin de
chercher
à y
voir ce
qu'il m'y
semble discerner
pour y
prendre le
singulier plaisir
qu'il offre
et que
j'ai, pour
ma part,
fort goûté.
Je l'ai
trouvé dans
le spectacle,
minutieux et
presque
microscopique de
ces deux
vies qui
vont l'une
vers l'autre
souffrent l'une
par l'autre
et vivent
l'une de
l'autre et
dont M.
Chardonne nous
laisse voir
avec une
étonnante
impartialité les
sympathies, les
désaccords, les
reprises,
l'entourage, les
relations, les
situations
psychologiques, familiales,
sociales, ces
deux vies
qui forment
une existence
d'une honorable
médiocrité et
qui sont
de la
vie prise
sur le
fait, en
instantanés de
corps et
d'âmes, en
ses attitudes
et ses
gestes, en
ses paroles
et en
ses silences.
Je connais
peu de
romans plus
strictement
réalistes que l’Epithalame
de M.
Jacques Chardonne.
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