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            ET LES AUTRES ...

 

Un internaute irascible, cela existe, m'a assez vivement tancé il y a quelques temps parce que je ne donnais que la liste des écrivains morts à la guerre, oubliant ainsi apparemment les 1 300 000 autres au nombre desquels mon grand père paternel qui est mort en 1922, il avait eu le privilège de pouvoir cracher encore ses poumons pendant quatre ans. Le message était bref : " les morts qui n'avaient pas le statut d'écrivain ne comptent pas à vos yeux ??????????????????????? ", l'usage abusif des points d'exclamation cachant peut-être un adepte de Céline ...!!! Mon premier reflexe a été de répondre "oui, je m'en tape ...", mais j'ai crains d'être reçu au premier degré et je me suis presque justifié, ce qui m'agace prodigieusement.

Je considère la guerre de 1914-1918 comme la chose la plus horrible que l'homme aie conçue parce que non seulement elle a été un massacre, une sorte d'auto-génocide européen, mais aussi parce qu'elle a porté en germe et causé les horreurs qui ont suivi en particulier le génocide des Juifs et des Tziganes. Cela étant posé, je suis un peu, aimant la littérature, comme quelqu'un qui a perdu des proches dans une catastrophe. Je regarde effaré les morts, tous les morts et quand mes yeux tombent sur les "miens", ceux que j'aimais directement, ceux que je connaissais, une tristesse, une désolation encore plus grande me saisit. Oui, l'absence des écrivains, comme ce charmant Louis Codet, dont le ton unique en littérature diffusait une joie de vivre, une légèreté sans pareille, comme le très sérieux Emile Clermont dont les romans d'analyse denses saisissent et marquent le lecteur, comme Emile Guerber et son Homme bleu, comme tous ces autres connus et pour la plupart inconnus, dont je lis les lignes recueillies, les poèmes sauvés de l'oubli, me touche au plus haut point et donne à ces 1 300 000 morts français, parce qu'ils étaient de ma famille, parce que leurs livres, leurs oeuvres, celles qu'ils n'ont pas pu écrire, me manquent, parce que leur voix qui se sont tues avaient pour certains assez parlé déjà pour marquer le prix de la perte, une densité, une présence, qu'ils n'auraient pas sans eux. Mais n'est-ce pas le rôle de l'écrivain que de perpétuer le souvenir de son époque, de tout ce qui a fait la vie de sa génération ? La différence pour ces écrivains assassinés de 1914 à 1918 dans la boue et la misère, c'est qu'ils témoignent plus par ce qu'ils ont été empêchés de donner que par ce qu'ils ont laissé derrière eux, c'est que chacune des minuscules oeuvres qu'ils ont écrites témoigne de ce que leur meurtre les a empêché de créer. La littérature a ceci de particulier comme la peinture, la sculpture, la musique, de laisser des traces vivantes des créateurs et dans cette vie il y a un vide, un immense sillon dont la production a été fauchée trop tôt et ce qui nous reste en marque l'absence avec plus de force. Il n'y a que des buses comme ce critique très officiel du Temps, Paul Souday, pour ne pas avoir perçu cela et ne pas avoir eu la curiosité de seulement découper les pages de ces cinq volumes de mémoire qui lui ont été adressés ...

C'est toute une génération qui est morte dans ces tranchées, toute une génération qui a perdu quelques grandes voix qui se trouvaient certainement au nombre des disparus, mais peut-être pas dans cette liste, c'est pourquoi il demeurait quelque chose de triste, d'infiniment triste, dans les yeux pétillants de malice de Maurice Genevoix, c'est pour cela que Pierre Drieu la Rochelle s'est tué après avoir erré dans les ruines, c'est pour cela ... c'est pour cela ... que nous désespérons de ce monde qui n'a pas changé.

Après ces morts, pourquoi écrire ? Après ce qui a suivi ce massacre, les autres massacres, pourquoi sortir de nos tanières ? Nous léchons des plaies qui ne se refermeront jamais et chaque nom de cette liste est une goutte de désespoir sur la mort de l'homme. Chaque nom est celui de celui qui aurait empêché les fous de passer de nouveau à l'action et d'imiter les hommes dits saints d'esprit qui les ont assassinés, chaque nom en représente des milliers d'autres tombés dans les mêmes tranchées pour le même pays de néant.

 

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