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BOUALEM SANSAL
Fils d'une grande occasion manquée
J'ai découvert Boualem Sansal en 2000, avec l'Enfant fou de l'arbre creux, un livre flamboyant, riche, écrit dans une langue qui vous emporte et se renouvelle sans cesse. Je savais que je venais de rencontrer une grande figure de la littérature francophone. Que ce nouveau venu soit Algérien n'était pas fait pour me déplaire, qu'il se et nous plonge dans une histoire qui nous est en partie commune qu'on le veuille ou non, m'était également précieux. C'est en lisant Sansal que j'ai découvert pour quelle raison je n'irai jamais en Algérie bien que marié à une française d'origine oranaise et pour la seconde fois à une française d'origine algérienne. L'Algérie a été dans ma jeunesse, à la belle époque de mes dix-huit ans qu'une grande brochette de connards, d'abords socialistes, puis gaullistes - de Gaulle en personne au premier chef et Mitterrand également -, s'évertuaient de nous pourrir inutilement en nous entraînant dans une guerre criminelle menée salement contre un adversaire tout aussi pourri que nous. Je dois dire que je fais parti de ceux qui ne croient ni en la repentance, cette connerie de politiques de dernière zone, ni à la gloire d'une quelconque patrie, au nom desquelles on tue, on pille, on viole, on torture, on détruit, on ruine. L'Algérie est et reste une grande occasion manquée, si la France était ce que disent les cons, elle n'aurait pas été manquée. Pour moi, et c'est ce que j'ai découvert en lisant Sansal, l'Algérie demeure ce qu'elle a été dans ma jeunesse : l'endroit où il ne faut pas aller ! J'étais hanté par l'idée que l'on m'obligerait peut-être à participer à cette guerre de merde. Ni Mitterrand, le Ministre de la quatrième, ni de Gaulle, le grand dépendeur d'andouilles qui se prenait pour Jeanne d'Arc, criminel contre l'humanité pour les massacres d'Algériens en France et de Harkis abandonnés en Algérie aux tueurs du FLN, avec leurs familles, n'avaient le droit de m'envoyer tuer des hommes qui ne m'avaient rien fait ou me faire tuer par eux. J'ai eu la chance de passer à travers les mailles de ce filet fasciste que les gaullistes, hors la loi de 1958, comploteurs, fornicateurs (1) de coups d'état, tendaient au nom d'une France morte née et depuis longtemps déshonorée - la Commune, 14-18 par exemple -, sur ma génération. Les Français qui ont guillotiné le gentil et débile Louis XVI sont toujours à la recherche d'un roi et personne n'a reconnu en de Gaulle le pantin ridicule et sanguinaire qu'il a été, le Franco français. Depuis même ses ennemis de l'époque, sont rejoints par de médiocres arrivistes nouveaux venus de la politique et rivalisent en courbettes et génuflexions sur la tombe de l'Infâme, un vil assassin drapé dans les plis d'un drapeau depuis longtemps trop rouge du sang des siens et des autres. Boualem Sansal est un produit de cette occasion manquée des deux rives de la Méditerranée qui auraient pu, une fois de plus, se retrouver pour autre chose que des bains de sang. Il nous parle de ce qui a existé et qui n'en finit pas de mourir, d'un pays livré aux charognards de tout poils, depuis trop longtemps encore englué dans un passé mal cousu. Parce qu'il n'y a pas d'Histoire mais seulement des hommes qui vont de bordels en masures, de palais en ruines, qui accumulent crimes et richesses, cachés, ce dont nous parle Boualem Sansal dépasse le passé récent, il nous entraîne dans des aventures, toutes petites, mais qui éveillent des échos démesurés et prennent une dimension mythique. C'est dans le Palais de la reine Ranavalla de Madagascar, victime de Lyautey et de sa bande d'assassins et morte à Alger, très jeune et en bonne santé, que la vieille maquerelle trouve refuge. Madagascar où les Français commettront le premier massacre de l'après guerre, armée de lâches au service de politiciens serviles revenant de tous les abandons, qui se venge de ses trahisons passées sur des civils comme en 1870. (1) On s'étonnera peut-être de ce terme, mais ces comploteurs, assassins de Haïphong, de Sakiet et d'autres lieux, étaient des vils fornicateurs tout comme les hideux charognards de l'Algérie française regroupés dans l'association de tueurs OAS. Des fornicateurs impuissants qui se repaissent avant de quitter une scène où ils n'ont rien à faire, du sang des autres. C'est le troisième livre de cet auteur dont on nous dit qu'il est un haut fonctionnaire algérien. On se rappellera surtout de l'Enfant Fou de l'Arbre Creux, certainement le meilleur livre de l'année 2000. Il faut s'habituer à ce nom, il faudra du temps certainement pour reconnaître que le meilleur écrivain actuel de langue française est algérien ! Moi, je trouve cela plutôt réconfortant ! (Ecrit en 2003, lors de la parution de ce livre) Rue Darwin : Quête d'identité difficile d'un narrateur qui traverse l'histoire et ses aléas à la marge d'un pouvoir occulte qui se nourrit de sa propre histoire et repose sur ses propres héros, ici héroïnes car cette histoire s'écrit en fait au féminin comme France et Algérie. De cette œuvre foisonnante on pourrait tirer des dizaines de citations, on devrait la citer entièrement, chaque page offre l'occasion de s'arrêter et de méditer, on pourrait aussi bien laisser faire le hasard pour tenter de donner une idée de ce qu'elle nous apporte. Contenu, forme, le plus souvent les deux à la fois comme dans tout grand livre, (le style n'est rien s'il n'épouse le contenu), tout, je l'ai écrit plus haut prend une dimension mythique, c'est du Kadaré qui aurait trempé sa plume dans une fontaine de mots et des formules qui n'auraient pas appris à ruser avec le pouvoir, car Sansal ne ruse jamais, pour lui, le lâche est l'équivalent du terroriste. Il y a le style, la vivacité du récit, l'imaginaire et une réalité damnée, une réalité de putasseries, qui court dessous, suinte de partout et émet des résonnances qui tintent longtemps dans nos cerveaux fragiles, à peine rescapés de toutes les horreurs passées, présentes et à venir - un homme n'est jamais, dans ce monde, qu'un rescapé. L'Histoire est pourriture et les civilisations ne sont que le fumet de cette pourriture. "Seigneur de miséricorde, pourquoi cela, sans hommes libres pour les aimer, les enfants ne sont pas des enfants mais des clones de monstres apeurés, irresponsables. De ton Islam, tout blanc, très vénérable et festif, ils ont tiré un breuvage de sang et d'amertume et s'en saoulent comme jamais mécréant ne l'a fait avec son impiété. Mais bon, ce monde est le tien, tu l'as créé et certainement tu sais pourquoi. " p 35 " Vivre n'est que porter le deuil de soi. " p 45 La semaine passée à hanter la rue de son enfance, le narrateur l'appelle : " la semaine sainte " p 45 Ce regard que porte l'enfant sur ce qui entoure la mort de son père, sur les rites, est celui d'un "occidental". Il est celui que l'homme - écrivant - prête à l'enfant, il n'est pas celui de l'enfant dont l'horreur a peut-être existée, autre. (pp 52-53) Celui qui se souvient est comme un enquêteur qui n'aurait pas revêtu de combinaison sur une scène de crime : il l'a pollue. " Le monde avait changé, il refusait la mortification, il prenait plaisir à vivre dans la chair, ouvertement, et ni la misère, ni les violences ni les prêches ennuyeux ne l'en dissuaderaient jamais. " p 56 Boualem Sansal peut écrire de telles choses sans que le lecteur ordinaire ne s'y arrête parce qu'il n'y a là aucun jugement moral, une simple constatation, celle d'une évidence. La grand'mère, chef de clan, dit : " C'est assez que mes gens croient en Dieu, davantage ça rend fainéant et querelleur. " p 58 " L'homme est une bête abominable et cette bête vit en troupeau, or la vie en troupeau c'est ça, dévorer ou se faire dévorer, dominer ou être dominé, et dans cette affaire la femelle est une bête à part, inutile et déplorable, cruelle et insatiable. " p 76 " Du village, je n'ai rien à attendre. Il était ainsi au commencement, avare et insignifiant, et je crois que dans les siècles de siècles il sera égal à lui-même. Les villages ne changent pas parce qu'une guerre est passée sur leurs corps, ils ne cèdent pas à la tentation de la nouveauté, au plaisir ou à la nécessité. Ils ont l'habitude, ils ont toujours été sur le chemin de la guerre, ils les ont toutes vues passer, marchant d'un bon pas vers la grande ville, soudards en tête et pillards en queue, c'est là que les seigneurs ont leurs quartiers, c'est avec eux qu'il faut s'entendre ..." pp 99-100 " On dira ce qu'on voudra, on se gargarisera de mots, mais les bombes dans les cafés et la gégène dans les caves, çà n'est vraiment pas la guerre, il n'y a pas de promesse de paix dans ces merdiers sinon celle des charniers, et la preuve en est que jamais la paix n'a montré le bout du nez par ici et jamais les relations entre les deux pays n'ont été sereines. " p 107 " Et en France, je me le demande constamment : qu'est-ce qui a changé ?" p 108 C'est un livre terrible qu'a écrit Boualem Sansal. Des dirigeant arabes de 1973, Boumediene en tête : " Ces gens aiment trop tuer pour cesser de le faire. " p 117 " Un grand maigre ascétique qui flottait dans une tenue de combat tirebouchonnée. La télé l'embellissait beaucoup avec ses lumières et ses couleurs, au naturel il était tout ce qu'il y a de quelconque, un pauvre malade agité et sombre, comme les autres il avait des mouches dans la tête. " p 115 " Rassurer est un travail laborieux, de chaque instant, le moindre silence, la plus petite hésitation et voilà le doute qui revient au galop et l'angoisse de leur mort qui sourd de partout. Il faut constamment ramer, colmater, distraire, ennuyer, surprendre, disputer si nécessaire. " pp 122-123 Description indirecte mais si réaliste des pourris de politiciens. p 124 "... elle était dans la communication, un grand cabinet d'Ottawa ..." De ce grand roman, on peut tirer beaucoup de choses à différents niveaux. Le narrateur est en quête d'identité, mais il est l'héritier de la reine d'un clan, une reine toute puissante. Il est en exil, déchu et en exil, mais l'exil, il le connaît chez lui, dans cette Algérie dont les maîtres ont fait une prison. Une autre gouverne à sa place, elle vit en Suisse sur un monde d'évadés. "... ils disaient que les musulmans soudain ambitieux et avares, demandaient trop à leur religion, le beurre et l'argent du beurre, le pouvoir ici et la haut, tandis qu'à mes yeux le problème était dans l'Islam lui-même, qui pousse ses partisans à l'orgueil, à l'exclusive, qui les désigne comme juges et protecteurs suprêmes de l'univers alors qu'ils ont déjà du mal à nourrir leurs enfants et à se débarrasser de leurs affameurs. Trop c'est trop. L'Islam et les musulmans ne sont peut-être simplement pas compatibles. " p 153 " C'est avec des légendes qu'on gouverne les peuples, et les légendes ont besoin de temps en temps d'être convoquées pour que l'on continue à croire à leur destin. " p 177 "... le Vel d'Hiv et l'extermination ces abominations m'avaient interpelé. Elles ont dû altérer des choses essentielles dans l'univers, pensais-je, mais on ne sait pas quoi, la gravitation universelle, la dignité de Dieu, le mouvement du temps, peut-être le principe même de la vie, nos descendants jusqu'à la nuit des temps en subiront les effets funestes. " p 196 L'Islam, pages 200-202. " Quand son temps est passé, vivre est une douleur extrême. " p 219 "... c'est l'humilité des jours qui fait la beauté et la grandeur du temps. " p 220 " Elle était le pouvoir, elle voulait autour d'elle un peuple soumis, et heureux tant qu'à faire, à l'image d'un Dieu qui voudrait une humanité à genoux, priant et remerciant pour des bienfaits à venir, et tant qu'à faire vibrante d'allégresse. " pp 235-236 " On habite ses légendes plus qu'on les fait, et toujours elles sont trop grandes pour nous. " p 236 " Une sentinelle qui dort et c'est tout un peuple qui dort. " p 236
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