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Henry K. Marks : Lame de Fond (1924 pour la traduction française) Boylesve accorda peu de préfaces, ni son statut d'académicien, ni ses liens avec la maison Calmann-Lévy ne le firent déroger à cette retenue. C'est une des raisons qui amenèrent un critique à s'étonner de celle qu'il accorda à Henry K. Marks, l'autre raison étant, selon ce dernier, la nature du livre objet de cette sollicitude. Pourtant ... quand on lit Lame de Fond, on ne peut s'empêcher de penser à ce que Boylesve apprécia dans cette œuvre. Une analyse fine et serrée de chaque personnage qui tisse autour du sinistre August Volmer le manteau de peur habillant, fabriquant chaque misère dans sa solitude irrémédiable. Ni l'amour nourri d'illusions, de la mère pour son malheureux fils, Ronald, ni la sollicitude de la pauvre Marie, ni même la haine réciproque de Ronald et de Florrie n'aboutiront à quoi que ce soit. Il y a dans le quotidien horrible et banal de ces gens une fatalité sociale. L'auteur évite soigneusement l'enflure de l'événement. Quand le père chute, il n'en meurt pas, quand le fils se fait prendre, il ne va pas en prison, même la fille déchue, livrée à la rue, n'est pas suivie dans sa déchéance, elle est simplement abandonnée en route, fripée, perdue ... La mère tentée par la mort, n'accomplira pas son sinistre destin. Le livre se ferme sur un paquet de misères qui continuent. Boylesve s'est attaché à dépeindre des gens "ordinaires", il témoignait de la moyenne traquant dans ses personnages la vie, les sentiments, les espoirs et les petites passions. Marks témoigne d'une réalité plus proche de Zola, mais il la traite comme Boylesve traite ses provinciaux. J'ai eu en lisant cette œuvre oubliée, l'impression qu'elle se situait quelque part entre Boylesve et Julien Green. Je viens de dire ce qu'elle a de Boylesve, de Green elle possède le destin implacable de ses personnages, la haine qui les lie et qui défait même l'amour. A mi-chemin car il n'y a pas chez Marks le coté fantastique qui pointe souvent chez Green, il n'amplifie pas les effets de la misère solitaire et ses personnages sont peut-être trop primaires pour accéder aux haines de ceux de Green. Cependant la petite Marie vit dans un monde où le rêve se mêle au réel, il n'a simplement pas la force de le faire céder. On retiendra la façon sobre et efficace dont l'auteur décrit le cheminement du drogué. La dépendance, les effets dans la situation familiale et sociale. On peut dire de Marks que comme Boylesve il obtient beaucoup avec une économie de moyens. A vrai dire, quelles chances cette littérature discrète, efficace, avait-elle face à l'esbroufe ou tout simplement aux effets plus marqués d'autres ? Peu, peu et c'est regrettable car elle touche à l'universel par son économie de moyens, sa précision, et elle est un témoignage précieux sans sacrifier l'aspect artistique. Sans pouvoir en juger sur pièces, je crois pouvoir dire que nous sommes également en présence d'une excellente traduction, de celles qui font oublier que l'oeuvre a été écrite dans une autre langue. Jacqueline Raoul-Duval : Kafka, l'éternel fiancé. Prenez la correspondance de Kafka à ses "femmes", son journal, les témoignages dont celui de Max Brod, l'œuvre en général, secouez et il en tombera un Kafka fiancé ou tout autre roman, car nous avons à faire à un roman et, je dois le dire, il s'agit d'un genre qui fait flores et qui m'agace un peu. Policier ou biographique, que nous apporte ces romans-récits qui ne sont pas des chefs d'œuvres impérissables même quand ils sont consciencieusement écrits et composés ? Pas grand chose à vrai dire. Peut-être permettront-ils à quelques salonnards de pérorer sur l'auteur, je veux parler du sujet, Kafka, mais dans les salons de la République on ne pérore que sur le fric et les saloperies capables de rameuter le tas de salauds qui votent pour Marine Le Pen, "ils sont estimables" déclarent d'ailleurs la gueule en cœur les hypocrites qui croient gouverner. Donc voilà une littérature qui n'est pas une étude, un essai capable de nous faire mieux connaître un auteur et son œuvre, qui n'apporte pas grand chose à tous points de vue. Jadis, j'ai souvenir d'avoir lu une Femme de Brecht ou quelque chose comme cela et d'avoir contacté l'auteur huit jours avant qu'il reçoive le Goncourt, au moins, il y avait dans ce livre qui mettait en scène un Brecht vieillissant et son dernier amour, une vision du système communiste dans ses rapports avec ceux que Lénine appelait les idiots utiles. Bref, un livre que l'on peut lire, que l'on peut également éviter pour relire ... par exemple Le Procès. Virgilio Martini Le monde sans femmes. (1936)
La lecture de Monsieur Caméléon de Malaparte m'a donné envie de relire ce chef d'œuvre de la littérature satyrique italienne, aujourd'hui oublié : Le monde sans femmes de Virgilio Martini. Ce roman pamphlet parut en 1936 à Guayaquil en Equateur où est né Virgilio Letrusco, vrai nom de Virgilio Martini. Le roman a été écrit en espagnol et traduit par l'auteur en Italien, sa langue paternelle. Court, vif, ce conte partant d'une idée originale, présente un dictateur noir, prenant le pouvoir sur un énorme mensonge, qui fait immanquablement penser à Mussolini. Il fut interdit en Italie et lors de sa publication, après guerre, il se trouva encore des cabots assez sots pour porter plainte pour outrage aux mœurs et tenter, en vain, de le faire interdire. Il a toutes les qualités du genre et se lit facilement. La version française a été publiée chez Denoël dans la célèbre collection Présence du futur. La sorte d'humour pratiquée par Martini se rapprocherait plus de l'Anatole France de l'Ile des pingouins que de Voltaire. Le thème est la disparition des femmes en âge de procréer. Seul un vieux juif parvient à mettre sa fille à l'abri de l'épidémie et sauve ainsi l'humanité qui va dès lors être issue d'une juive. Martini met en branle les poncifs de l'antisémitisme dans la figure de ce personnage, il ne faudrait pas en déduire qu'il se laisse aller à l'antisémitisme puisque, l'humanité "repartie" il nous dit qu'il y a des "aryens purs" remontant dans les générations à la poursuite du sang sémite mettant ainsi sur eux le sceau de la dérision. " Mais l'histoire enseigne que les nations ont fait plus de progrès quand elles étaient gouvernées par des ignorants ou des imbéciles. " pp 135-136 " Et la justice recommença sa double et haute fonction de punir les innocents et de récompenser les délinquants, surtout quand on suspectait les premiers de ne pas être trop tendres avec l'Etat Souverain, et qu'au contraire les seconds servaient fidèlement le Pouvoir. " pp 136-137
Albertine Sarrazin : L'Astragale (1965) Romancière biographe de ses propres expériences, Albertine Sarrazin connu en 1965 un franc succès avec cet ouvrage, son premier roman, et avec la Cavale publiée la même année. Curieuse impression que la mienne en relisant ce livre, double impression. D'une part, j'en apprécie les qualités, un récit alerte, prenant, un langage original qui n'est pas vraiment un argot mais bien plutôt un langage fabriqué par l'auteur, issu du discours, qui utilise des mots détournés de leur utilisation habituelle ou formés à partir d'images, d'autres mots, réels ceux-là, des mots colorés, qui font mouche, sans que cela ressemble le moins du monde à une technique, à un système. Des phrases construites, longues, courtes, qui épousent le récit, le serve, lui donné sa vitalité. Un récit qui ne verse jamais dans le reportage et qui, cependant, me semble a-littéraire. Cela tient peut-être plus au contenu qu'au langage dont je viens de vanter les mérites. Ce contenu et, c'est bien encore là une qualité, demeure au niveau du vécu immédiat. L'auteur nous fait ressentir fortement avec des moyens discrets, sa vie de cavale, d'estropiée, de dépendante, une vie dans l'instant. Ses expériences de prostitution également sont rendues avec une légèreté de touche remarquable, ils appartiennent à la vie ordinaire de son héroïne, qui, soit dit en passant, si elle lui ressemble, n'a jamais été très gâtée par la vie à une époque où les choses allaient beaucoup mieux qu'aujourd'hui. Ce livre est un de ces OVNI qui propulsent de temps en temps sur la scène des auteurs de tempérament, doués, issus de milieux marginaux, des auteurs qui parfois parviennent à s'imposer durablement. Cela aurait été le cas d'Albertine Sarrazin qui a donné plusieurs livres avant d'être assassinée par de calamiteux médecins de province, appartenant à la bonne société de Montpellier, véritables criminels et charlatans reconnus et soutenus par le très pétainiste Ordre des Médecins, un repaire de voyous qui, à l'époque, était plus soucieux de traquer les docteurs jugés "immoraux" parce que, par exemple, ils faisaient de l'éducation sexuelle auprès des jeunes gens, que les salopiaux qui fourmillaient dans la profession. "Je me rappelle la valeur du courrier, de l'acharnement qu'on apportait à en rédiger ou à en attendre ; mais, en taule, les pensées marmonnent, les images bourdonnent comme de gros insectes captifs, on en chasse, on en capture, on en épingle, mais de toute façon on en estropie : dans les lettres, reçues ou envoyées, on accentue, on omet, on déforme ... Et tu aurais voulu que je t'écrive, Julien, en cette saison où sa tête était pleine de simili-trésors ?" p 172 Jacqueline de Romilly : La grandeur de l’homme Au siècle de Périclès (2010) L’auteur nous donne dans ce petit texte, une réflexion, une leçon peut-être, sur cette période fastueuse autant que misérable par certains cotés – les querelles intestines – de la Grèce antique et particulièrement d’Athènes, vue au travers de son théâtre tragique et de Thucydide. Nous sommes à une époque et chez une civilisation charnière où l’homme trouve sa place au premier rang, dialoguant avec les dieux. Les grecs nous ouvrent les portes d’un monde moderne que le christianisme fera régresser autant que progresser, ramenant d’un coté la toute puissance divine, fille de l’Egypte, et libérant de l’autre les esclaves. Le rôle de la tragédie qui tire le spectateur vers le haut est ici essentiel tout comme la tolérance issue de la fragilité de l’homme, qui manquera à Athènes après Périclès. On pensera ici à Corneille dont les valeurs sont devenues si lointaines après les cataclysmes des deux derniers siècles, que son théâtre nous est presque étranger. Valeurs, interrogations, démagogie et tyrannie y compris celle de la loi, la Grèce a pensé tout cela. Jacqueline de Romilly qui avoue ses quatre-vingt-quinze ans, nous dit tout ce qu’elle a pu tirer de cette leçon grecque et tout le regret qu’elle a qu’elle soit, aujourd’hui, ignorée, dans une période de doute et de confusion. Comment ne pas être sensible à ce message quand on s’est nourri de cet extraordinaire historien qu’est Thucydide, que les mythes grecs ont encore plus ou moins baignés notre jeunesse et que jamais la société n’a été aussi malade de ces grands maux des démocraties : démagogie, corruption, perte de la notion d’intérêt public, dans la faillite d’une élite politique qui a passé les limites inférieures de la médiocrité, de l’irresponsabilité et de l’inculture pour s’abandonner aux médiocres délices de la vulgarité ? Maurice Barrès : Le culte du Moi. (1888-1891) Le culte du Moi est une trilogie composée de Sous l'œil des barbares (1888), Un homme libre (1889) et Le jardin de Bérénice (1891) Pour qui s'intéresse à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, difficile d'ignorer Maurice Barrès. Cette première trilogie lui valu une grande réputation et il devint rapidement un chef de file de la jeunesse. Je dirai immédiatement qu'aujourd'hui, selon moi, cette trilogie est absolument illisible. Le style des deux premiers opus est marqué par ce symbolisme dont des pages entières de revues de l'époque sont remplies et qui représente assez bien à mes yeux l'idée de décadence que j'entends sans cesse évoquer, littérairement assez injustement, au sujet de Jean Lorrain. De cette vague il ne reste pas grand chose et Barrès n'échappe pas à la règle. Bien plus que les idées, c'est le style ampoulé, sans nulle trace de naturel, qui fait fuir. Nous sommes loin du maître contemporain, Anatole France, loin également de la force de Zola. Je considère d'ailleurs que le naturalisme de Zola avec ses envolées lyriques et visionnaires et le symbolisme sont les deux faces d'un même héritage : le romantisme heureusement et enfin moribond. L'un sera une magnifique impasse, l'autre une grande mode ridicule et sans lendemain. Boylesve et Gide, ayant flirté avec le symbolisme à leurs débuts, en marqueront le retour à la raison chacun dans un sens. Boylesve du coté de Zola - mais oui ... souvenons-nous qu'il avait d'ailleurs osé prendre sa défense, - un Zola teinté de France et s'intéressant à la fameuse "moyenne", et Gide du coté symboliste, marquant, en en sortant, la seule grande réussite de cette école stérile. Barrès est un grandiloquent. Gide comme Boylesve l'ont admiré au temps de leur ébats symbolistes pour bien revenir sur cet enthousiasme, découvrant tout ce qu'il recouvrait d'artificiel et de contrefait. Comment parler de livres qui nous sont tombés des mains ? J'entends souvent de sots auteurs attaquer les critiques qui n'ont pas lu leurs livres "jusqu'au bout", comme si le pauvre critique était condamné à vider jusqu'à la lie ces calices bourbeux dans l'hypothétique espoir de découvrir une page, un paragraphe, qui vaille la peine d'être sauvé ? Il n'est nul besoin de passer la vingtième page de la plupart des œuvres publiées pour savoir qu'elles sont sans intérêt, qu'elles nous font perdre notre temps et pourraient même, à forte dose, nous gâcher le goût. Cette trilogie mérite peut-être un commentaire plus étoffé, je suis désolé, comme je l'écris, elle m'est tombée des mains ! Sous l'œil des barbares : " - Mais lui contemple sa pensée qui frisonne en son âme chagrine." p 49 " - Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre constellé de pétales de roses. " p 57 En exergue du chapitre 2 : " Par luxure assurément et par désir de paraître, il fit le geste de l'amour quelquefois ; autant que leurs sourires et son hygiène s'y prêtaient. " " - Ne connais-tu pas aussi ceux-là qui dédaignent vos frissons et n'ont pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupières lourdes. " p 60 " Créature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que la vie bat les élus ?" p 61 Voilà un commentaire après l'offrande par la jeune fille de son corps magnifique ! : " La jeune femme se souleva, ses seins peut-être haletaient faiblement. Un rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanées se penchaient comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de noblesse qu'en cette lassitude précoce. A cette minute il semble qu'elle se troubla de cette pâleur et de ces lignes inquiètes. Absente, elle prononça ce mot si vulgaire : " Que vous êtes joli mon amour ! " pp 61-62 Tout cela à vomir ! Un homme libre : Dans ce texte, Barrès prend un peu de recul quant au style. Moins de grandiloquence, moins de mots pour les mots, on se trouverait plutôt face aux idées pour les idées. Benjamin Constand; Sainte-Beuve, la religion, la Lorraine, sont objet de méditations et d'analyses. Marie Bashkirtseff à Lucerne - c'est le lecteur qui est à Lucerne -, l'Italie, Venise, si le style est un peu plus simple, le contenu demeure marqué par le symbolisme et m'est insupportable. Le grand mérite de Boylesve et de Gide sera d'avoir évité cela. Boylesve en ayant laissé dormir ses écrits symbolistes dans l'Ermitage (quelques textes seulement seront repris en recueil tel Danse avec les satyres) et Gide parce qu'il en a fait les Nourritures terrestres - un vrai poème - comme Hugues Rebell avait écrit avant lui les Chants de la pluie et du soleil. Encore quelques courts textes que seuls les grands gidiens explorent mais qu'on peut oublier, la légère préciosité de style qui seule restera dans certains écrits gidiens parviendra même à se muer en qualité. Rein de tel chez Barrès qui reste illisible et insupportable. Le jardin de Bérénice : " Le sentiments que j'ai du boulangisme, dit-il [Renan] c'est précisément, monsieur, celui que vous en avez. En moi comme en vous, monsieur, il chatouille le sens précieux de la curiosité ! c'est la source du monde, elle le crée continuellement, par elle naissent la science et l'amour ..." p 283 " Oui, cher monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent pas dans la vie l'injure à la bouche. " p 284 [Renan] ... Haut de page André Maurois : Climats (1928) Les références des citations sont celles de l'édition en Livre de Poche Climats est une œuvre qui retient mais dont le thème, exposé en deux parties dans lesquelles les rôles sont partiellement renversés autour du héros ou du personnage central, Philippe Marcenat. prend un caractère un peu trop didactique pour un roman de ce genre. Les deux narrateurs successifs, Philippe Marcenat et sa seconde femme, Isabelle, sont finalement, par le ton de leurs récits, trop détachés de leur rôle et trop facilement résignés face à l'objet de leur amour et leur souffrance n'est pas facilement mise en valeur. Si on n'a pas le sentiment que l'auteur est passé à coté de son sujet, c'est bien parce qu'il s'y livre trop à ce qui pourrait passer pour une démonstration. Le sujet est cependant habilement traité, par petites touches énoncées en courts chapitres, les personnages demeurant constants même si les rôles s'inversent. En effet, Philippe ne change pas en passant d'Odile, sa première femme frivole et légère, à Solange dont on ne nous dit pas explicitement qu'elle est sa maîtresse, ressuscitant Odile; seule sa situation de couple avec sa seconde femme étant concernée par le changement de situation. De jaloux sacrifié dans la première partie, il devient l'objet de la jalousie de sa femme dans la seconde, demeurant quand même dans l'ombre d'une femme, son amie, aimant la nouveauté et le mouvement. et puissant dans sa nature "historique" peut-être héritée de sa famille, les ressources du "bon mari". Le style est celui d'une objectivation mesurée des récits, les deux narrateurs revenant après coup, sur un passage décisif de leur vie et s'y livrant à une analyse un peu trop détachée. Il ressort de ce roman une vision de la femme qui ne relève pas forcément d'une misogynie de l'auteur mais qui traduit la place qu'elle occupait encore dans la société de l'entre deux guerres : celle d'un ornement qui prend sa valeur par les hommes auprès desquels elle se façonne. Odile et Solange, femmes "libres", y sont plus des femmes qui jouissent pleinement de ce statut que des militantes d'un féminisme revendiquant les mêmes droits que l'homme et qui faisait lentement jour à alors.
Dès le premier paragraphe, l'auteur délivre une phrase qui montre à quel point, au moins son héros, est la proie des idées ambiantes : "Les hommes livrent leur âme comme les femmes leur corps, par zone successives et bien, défendues." "La vie nous apprend à tous qu'en amour la modestie est facile. Les plus déshérités plaisent quelques fois ; les plus séduisants échouent." p 21 "L'esprit des femmes est ainsi fait des sédiments successifs apportés par les hommes qui les ont aimées, de même que les goûts des hommes conservent les images confuses et superposées des femmes qui ont traversé leur vie et souvent les souffrances atroces que nous a fait subir une femme deviennent cause de l'amour que nous inspirons à une autre et de son malheur." p 22 "Nous aimons les êtres parce qu'ils secrètent une mystérieuse essence, celle qui manque dans notre formule pour faire de nous un composé chimique stable." p 29 Rencontrant pour la première fois la fiancée de son fils, le père Marcenat dit à ce dernier : "Elle est certainement jolie, elle est bizarre, elle dit de drôles de choses ; il faudra qu'elle se transforme." p 38 Le héros nous dit : "L'idée de l'indépendance d'un être vivant à coté de moi m'était, je crois, incompréhensible." p 41L'intéressant constat sur les raisons qui pourraient faire penser que l'héroïne est mythomane : "Cette nonchalance dans le récit ... Ce dédain de l'exactitude ... Quand, surpris par un détail invraisemblable, je l'interrogeais, je la voyais se refermer comme une enfant auquel un maître maladroit pose des questions trop difficiles." p 46 "Elle inventait le passé et l'avenir au moment où elle en avait besoin puis oubliait ce qu'elle avait inventé. Si elle avait cherché à tromper, elle se serait efforcée de coordonner ses propos, de leur donner au moins un air de vérité, et je n'ai jamais vu qu'elle s'en donna la peine." p 55-56 précédé de "- elle vivait surtout dans l'instant présent." "Un grand amour ne suffit pas à attacher l'être qu'on aime si l'on ne sait en même temps remplir toute la vie de l'autre d'une richesse sans cesse renouvelée." p 111 "Rien ne donne plus de cynisme qu'un grand amour qui n'a pas été partagé, mais rien aussi ne donne plus de modestie." p 118 De sa belle mère, Isabelle, narratrice de la seconde partie, écrit : "Votre mère ne souffre que d'une hypertrophie de la prudence" ..."Elle considérait toute vie humaine comme un combat pour lequel il fallait être aguerri." p 134 "La maladie est une forme de bonheur moral, par ce qu'elle impose à nos désirs et à nos soucis des limites fermes." p 197 "Mon pauvre Philippe, lui dis-je, comme je vous plains d'avoir affaire aux femmes. Quelles comédiennes !" p 218 Quel homme ayant beaucoup fréquenté les femmes n'a pas au moins une fois entendu cette mise en garde ou ce témoignage de compassion ? "Renée avait une manière scientifique de parler des choses qui m'apaisait en faisant de moi un individu semblable à tant d'autres dans une classe d'amoureuse étiquetée." p 225 Bien que ce roman traite de la sensibilité et principalement de celle d'un homme chez qui elle s'éveille et se maintient en haleine auprès de femmes frivoles, agitées et avides de nouveautés et d'émotions, son ton général est plutôt "scientifique", disons : descriptif, au travers même de personnages qui, au contraire de cette Renée, sont sensés être la proie de leurs émotions. Il y a là une sorte de contradiction. "... je me demande si l'amour romanesque existe, s'il ne faut pas y renoncer. La mort seule le sauve de l'échec (Tristan) ce qui le condamne." p 229 Voilà ce qui pourrait bien être la morale de ce roman, une morale bien bourgeoise : "Nos sentiments sont trop souvent les statues de nos sentiments." p 229 Haut de page André Maurois : Ni ange, ni bête (1919) Les références des citations sont celles de l'édition en Livre de Poche Ce roman est le premier d'André Maurois, difficile d'en parler après la préface très critique que lui a donnée l'auteur lors d'une réédition. Nous ne serons pas aussi critique que lui, d'abord, le fait de suivre plusieurs personnages me semble plutôt une qualité du livre puisqu'il nous rend avec beaucoup de distance, le passage de la royauté louisphilipparde à l'élection du Prince Bonaparte à la présidence de la république. Avec distance d'abord parce que l'essentiel du roman se situe à Abbeville, ville calme où les événements ne trouvent qu'un écho très symbolique, ensuite parce que les opinions tranchées du jeune architecte révolutionnaire sont tempérés par la réalité, par sa femme et surtout par les sage Bertrand d'Ouville inspiré selon l'auteur de la figure de Boucher de Perthes. On ne peut pas s'empêcher de penser à Anatole France et aux Dieux ont soif en beaucoup plus léger, d'abord parce que la révolution n'y mène pas à la guillotine, ensuite parce qu'il ne semble pas vraiment que l'auteur n'y poursuit pas les mêmes thèmes. La lecture de ce roman est agréable, on regrette presque de ne pas en avoir une suite qui nous conterait l'évolution du partageux en Angleterre où il pourrait être pris pas le goût des affaires ou des réalisations techniques. "Je me ferais volontiers moine, dit-il, cela n'a rien de médiocre et l'on doit pouvoir goûter dans cet état, qui vous soustrait aux soucis du monde, des jouissances intellectuelles effrénées ... Mais aussi on ne vit qu'une fois et je suis certains que les âmes qui dorment sous ces dalles de pierre regrettent éternellement les occasions de plaisir qu'elles ont laissé échapper sur terre ..." p 92 André Maurois fait dire à Lamartine : "... mais ce pays-ci veut des idoles et non des hommes d'Etat. La foule s'attache à mes pas, je ne puis pas faire de miracles." p 110 et encore : "... mais elle est trop gaie ... la gaieté est amusante, mais c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur terre?" p 111 "Bresson dit le vieillard sérieusement, le gouvernement et la société humaine reposent sur des bases si faibles qu'un enfant pourrait les renverser. Douze hommes résolus peuvent toujours faire une révolution ..." p 124 "Trop de petites choses agissent sur l'histoire des hommes pour que nous puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en va d'un mouvement continu vers le progrès diraient votre mari ; vers l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble interrompre cette continuité n'est pas viable ; mais ce provisoire peut durer deux mois, deux ans ou vingt ans." p 150 "Ah! l'intelligence est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal, Mérimée, sont des hommes intelligents : ce ne sont pas des chefs." p 151 Il y a là un léger anachronisme, qui aurait cité à coté de Montaigne en 1848, Stendhal alors inconnu et Mérimée qui, s'il avait déjà beaucoup publié, relativement à son oeuvre, n'était pas encore l'écrivain officiel du second empire qu'il deviendra. Haut de page André Maurois : Bernard Quesnay (1926) Les références des citations sont celles de l'édition en Livre de Poche Bernard Quesnay est le récit de l'entrée dans les affaires familiales de Bernard, fils de tisseur. Il appartient aux Quesnay, race de patrons sobres, de type plutôt patriarcales, confrontés épisodiquement à la contestation ouvrière qui n'est finalement qu'un épisode normal de la vie de l'Usine. Nous sommes entre les deux guerres, Bernard a été officier. Tous les comportements sont définis, nulle possibilité, ou presque, d'échapper à son destin, c'est la race - entendez la famille - qui parle et guide chaque personnage, même ce Bernard à qui "le plaisir va si bien". Avec une grande économie de moyens, André Maurois nous brosse le tableau de ces industriels, dans la prospérité puis dans la crise. Les traits ne sont pas forcés. Bernard et son frère, Antoine, déjà dans les affaires, sont confrontés par les femmes à la tentation de la vie pour le bonheur, le bonheur, pas la débauche. En contrepoint des femmes, leurs femmes, elles ne sont pas heureuses, entendez la richesse ne leur évite pas l'ennui contre lequel le seul recours à Pont de l'Eure reste le travail fut-il dérisoire. Les personnages sont bien dessinés, ils peuvent nous surprendre malgré la prédestination, l'un y échappe, l'autre s'y soumet, dans un choix qui n'est pas le plus vraisemblable au début du roman. Bernard devenu un Homme d'Affaires reconnu, avoue à son ami écrivain qu'il est resté " au fond, le jeune homme timide et incertain que tu as connu, grand lecteur et grand naïf ..." p 220 J'avais conservé d'une très ancienne lecture de ce livre une plus forte impression et je l'avais placé en face de romans de Roger Vailland tels que 325000 francs. D'un coté le patronat de l'autre le monde ouvrier. André Maurois n'est pas un des écrivains majeurs de sa génération, il a été assez oublié, injustement, et un tel roman, au-delà de sa modestie, demeure un témoignage intéressant d'une époque et d'un milieu, une œuvre de qualité qui nous restitue un patronat traditionnel, attaché à son terroir et à son industrie pour qui l'intérêt premier n'est ni l'argent, ni le pouvoir au sens où on l'entend aujourd'hui. L'auteur hésite peut-être un peu entre roman social et roman de mœurs, les deux sont très liés, c'est en même temps sa force et sa faiblesse. A l'enterrement de l'ancêtre qui lui a tout appris, Bernard a accompli la boucle ; son frère a cédé, renoncé ; une génération s'en va, il est la suivante et une autre, à ses cotés, est déjà là, un peu différente mais semblable. " Je crois que ce que tu fais est grave, que si la bourgeoisie se met à chercher le bonheur avant tout, elle est une classe perdue." p 218 Le passage du spectacle à l'Opéra où le couple d'Antoine et Françoise vibre à l'unisson aux rythme des émotions de Pelléas et Mélisande est une belle réussite pleine de délicatesse : " Je préfère vous le dire aujourd'hui, seigneur, je ne suis pas heureuse ici. " p 207 André Maurois (1885 - 1967) Emile Salomon Wilhelm Herzog - Académie Française en 1938 - André Maurois, romancier, biographe et historien a dirigé l'usine familiale de tissage, à Elbeuf où son père avait transporté son industrie après l'annexion de l'Alsace par l'Allemagne. Il est donc dans Bernard Quesnay dans un contexte technique qu'il maîtrise parfaitement. Haut de page Robert Brasillach : Les sept couleurs (1939) Les références des citations renvoient à l'édition des Œuvres Complètes au Club de l'Honnête Homme T II. Les sept couleurs ce sont les sept formes de narration différentes que prend successivement le roman. Cela tient de l'exercice de style et, il faut bien l'avouer, le résultat s'en ressent. Le livre, intéressant dans sa première partie s'étire ensuite artificiellement, impression encore renforcée par les nombreuses pages de propagande nazie et fasciste qu'il contient. Une propagande par trop angélique qui dépasse de beaucoup la naïveté, difficile de croire Brasillach honnête quand il présentait les S.A. par exemple en calmes bavarois ou montrait l'esprit de sacrifice d'Hitler quand il décide de l'assassinat d'un de ses compagnons de la première heure, Röhm. "... et l'on est presque étonné de découvrir dans les SA qui emplissent les rues de débonnaires Bavarois ventrus, petits, pacifiques, qui font de ces uniformes des vêtements de tranquille garde nationale." p 429 " ... dans une aube de juin, il est descendu du ciel, tel l'archange de la mort, pour tuer quelques uns de ses plus vieux compagnons, et des plus chers !" Il n'oublie pas le célèbre " Quand, j'entends parler de culture, je prends mon revolver " qui ne semble pas du tout le choquer, attribué à Goering qui n'en dédaignera pas pour autant d'ailleurs de piller les œuvres d'art des pays conquis. Brasillach fait dire à son héros : " ... ils s'unissent à vrai dire par ce qui compte le plus, et qui est la légèreté " Léger, il nous semble bien l'être souvent, ce n'est pas un défaut tant que l'on ne s'occupe pas du destin des hommes. Au niveau du style pas plus de relief que dans l'œuvre figurant déjà dans cette page, Notre avant guerre. Il nous dit : "C'est un voyageur consciencieux et il a fait une solide composition française." Fin de la première lettre Livre II p387, c'est un peu le sentiment que laisse ce livre en insistant sur le terme "consciencieux". Haut de page Marco Denevi : Rosa, ce soir (1998) Voici un roman qui m'a laissé une impression forte et que j'ai ressenti comme un plaisir rare de lecture. Il est remarquablement construit. D'abord il y a les témoignages, tels que les entend l'enquêteur, même si jamais un enquêteur ne sera assez intelligent pour écouter jusqu'au bout ces témoignages, il interviendrait. Les témoignages sont des vues originales à l'exception du premier qui traduit l'histoire dans sa banalité et en donne l'apparence première. Chaque récit ensuite donne une clé, qui se révèle fausse parce qu'elle n'est qu'une apparence. Des intéressés de l'affaire, puisqu'il s'agit d'une affaire - mais un crime est l'issue d'une tranche de vie - il n'y a qu'un comparse, le héros, qui donne vraiment son point de vue. On ne connaît pas celui de celle qui est, involontairement au début, Rosa. Tout juste la lettre finale donne-t-elle la clé par les derniers liens qu'elle noue et par la désignation des coupables, les assassins n'apparaissent que brièvement. Beaucoup d'habileté dans la progression dans les rêves de chacun vers le réel qui leur sert de support, mais aussi un art de conter qui jamais ne s'affirme autant que dans la première partie du livre, le témoignage de madame Milagros. Au final un roman heureux et optimiste puisque l'amour existe pour le héros en la personne de Mathilde qui le connaît, vit auprès de lui et a découvert l'être sous le ridicule. Denevi réalise ce rêve de tout écrivain je pense, en tout cas le mien, donner à une seule réalité autant de face que de personnages. On va jusqu'à la fin du roman avec impatience et bonheur et si on est déçu, dans les toutes dernières pages, qu'il devienne banal, qu'il ne soit qu'une histoire, sordide de plus, c'est qu'on voudrait que le rêve demeure et d'abord celui construit autour du personnage principal, cet homme dont on suit l'aventure rapportée par sa logeuse. Le récit de Madame Milagros est si fort, si authentique, qu'on se laisse prendre et on regrette que son héros ne soit pas le héros de l'aventure que l'on nous raconte dans ce premier témoignage. On regrette également ensuite que le second témoin, l'étudiant, ne soit pas une sorte de Raskolnikov qui manipule Rosa. Enfin on regrette ce final très court qui donne l'histoire sordide alors que la véritable histoire d'amour, celle de Mathilde, n'est qu'évoquée mais tous ces regrets ne sont que le fruit du plaisir de lire que nous donne cette œuvre originale et parfaitement réussie. (Note de lecture de 2000) Haut de page Roger Vailland : La loi (1957) La loi est le roman le plus "accompli" de Roger Vailland un roman bien plus sophistiqué que ceux qui l'ont précédé. Oeuvre polyphonique qui au delà de la petite ville italienne traite des pouvoirs. Pouvoir et révolte, Vailland oublie la révolution et c'est bien. Il y a tous les pouvoirs, les officiels avec le juge et le commissaire, les parallèles avec les propriétaires dont Don César, le seigneur, l'occulte avec, celui de l'opinion publique, celui de la morale, des moeurs, largement évoqué, celui des femmes sur les hommes et des hommes sur les femmes, et celui qui tente de naître, qui provient de la révolte. Révolte des jeunes voyous, révolte de la jeune fille, Mariette, révolte conjugale de la femme mariée, celle du juge, révolte enfin de la « vierge folle », institutionnalisée. On lit avec la curiosité de ce qui va suivre, on vit l'aventure au fur et à mesure que se nouent les fils. Le rapport de pouvoir y est mis à nu, la servilité et ses soupapes... Enfin les détachés du jeu comme Don César, détaché parce que blasé, comme les chômeurs détachés parce qu'exclus. Détaché du communisme par les révélations de la mort de Staline, Roger Vailland se rabat sur un vieil aristocrate anarchisant. Aristocrate, c'est bien cela qu'il admirait chez les communistes, le mythe du héros, la nouvelle aristocratie... Les SS aussi avaient leurs admirateurs en ce sens et ils n'étaient que des voyous. Ce roman obtint le prix Goncourt en 1957. (Note de lecture de 1997) Haut de page Roger Vailland : Les Mauvais coups (1948) Toujours Laclos, référence d'ailleurs avouée, Milan dit qu'il n'ose pas prêter Les liaisons dangereuses à Hélène, l'institutrice. Le fiancé de cette dernière apparaît et c'est tout de suite Danceny. Vaillant aime ce rôle d'éveilleur. Fin brutale, Milan ne prend pas Hélène, l'amour n'a pas eu lieu, le suicide a été la fin logique d'une femme condamnée selon sa conception du monde. Ce roman est étrange en ce qu'il mêle des observations précises de la vie des ruraux, quelques remarques partisanes et un roman libertin. Jeu, alcool, amour, chacun brûle selon ses passions. Brûler c'est vivre autrement, peu brulent. Vaillant donne l'impression d'un aristocrate, en quoi ? Sa façon de faire le mal sans l'appeler mal ? Milan est un personnage de Sade dans la vie ordinaire, le crime est justifié non par ses passions mais par son désir de reprendre, la passion bue, sa liberté. Roberte a peur de la vie, la mère la remplit de crainte. Elle le dit quand elle répond à Hélène qui la félicite. Milan était un personnage de Sade au quotidien. Qu'est-ce qu'un personnage de Sade ? Une sorte d'autoportrait cynique. Si l'on cherche une identification derrière ces moines qui torturent, qui tuent pour satisfaire leurs fantasmes, que trouve-t-on ? Le personnage morbide qui nous habite, sans brides, livré à lui-même, dans les pires excès de l'imagination. Milan, incarnation sortant de chez Sade chez Vaillant, est un personnage qui tue, qu'on traite de lâche, qui considère la mort comme une menue monnaie de la passion. (Notes de lecture de 1997) Haut de page Roger Vailland : Drôle de jeu (1945) Drôle de jeu n'est pas, il s'en faut de beaucoup, le meilleur roman de Roger Vailland. Dans les premiers chapitres, l'utilisation du monologue intérieur est désagréable. Il est vrai que d'autres ont utilisé ce procédé de façon bien plus grave, allant jusqu'à construire tout un livre sur lui. Il permet de situer la solitude et à ce titre peut sembler adapté. Je préférerais qu'il soit transposé, dit à la troisième personne comme chez Proust, cela justifie qu'il devienne littéraire, qu'il ne soit plus ce discours décousu qui nous laisse parfois étonné d'où nous arrivons et nous fait nous demander, comme dans les conversations qui dérivent mais bien plus, par quels chemins nous sommes passés. Rien ne me gênerait quand je lis Vailland, dans le discours communiste de Marat, le héros de drôle de jeu, mais je sais que Vailland est communiste, je ne peux me soustraire à cette réalité - pour moi - il croit ce que pense Marat, sur fond de propagande, pire, il est un vecteur de cette propagande et l'homme Marat, totalement artificiel, est une mauvaise action et pas un personnage observé. Dans le même ordre, les déclarations anticléricales d'une héroïne de Vailland me sont gâchées par le chapelet de sornettes sur l'athéisme soviétique qu'il met dans le monologue de Marat. Quand on sait ce qu'il en est aujourd'hui, après l'effondrement du régime ! Le radicalisme français a été bien plus efficace que la sottise communiste ! Mais il ne prétendait pas remplacer la religion divine par une ridicule religion scientiste ! Quand Vaillant parle des femmes, de l'amour, il devient un grand écrivain, il s'inscrit immédiatement dans la ligne des libertins. Quand il évoque la solitude profonde de l'homme, les espoirs des résistants, leurs illusions, comme nous avons eu les nôtres, mais plus fortes car ils avaient plus de raison d'espérer, il devient un grand écrivain. Et Drôle de jeu se hisse parfois à ce niveau, dans la rencontre Marat Rodrigue par exemple, deuxième journée. Chapitre cinq de la seconde journée, Vailland parle de sa conception de l'amour, l'amour total qui est l'amour de tout le corps, des filles qui sont ce qui ressemble le plus à l'amour, il évoque Stendhal, celui du Rouge et de Lucien, constate qu'il n'y a là que la conquête, pas l'amour qui ne peut-être que partagé, qui commence là où finit la conquête - avec les filles, il n'y a pas la conquête, d'où leur attrait pour certains hommes comme lui, comme moi. Il affirme que les hommes qui ont aimé les filles sont les plus capables de grand amour. Je souscris à tout cela. J'ajoute que les filles également sont plus capables de grand amour, parce qu'au milieu de la tristesse de leur métier, au travers des simulacres, elles ont approché, préparé, cet amour de tout le corps et quand il se présente elles n'ont pas la crainte, elles s'y donnent totalement. Chez Vailland, le libertin est plus fort que le communiste et ne lui cède rien. "Tu es un con" dit-il au jeune communiste puritain. On n'a certainement plus idée du puritanisme d'une certaine élite communiste d'avant guerre, je l'ai connu par mon père. Drôle de jeu démarre après les chapitres "libertins", il garde dès lors le ton d'un roman et perd celui de la propagande, lourd et irritant, du début. Moins bon que Beau Masque que je n'aurais pas dû lire avant, on pense quand Marat discute longuement avec Annie, qu'un personnage tel que Marat se devait de dire ce qu'il dit dans cette situation. Intéressant aussi cette Annie qui parle d'irréel, on ne peut pas se dire que Quand Vaillant la fait parler du militantisme de façon critique, il ne vise pas une réalité... Difficile cependant de choisir entre l'auteur et ce qu'il place dans la bouche de ses héros, c'est bien le problème de tout roman ! Dans Drôle de jeu, Marat est sauvé de la gestapo parce qu'il couche avec la fiancée d'un jeune intellectuel puceau qui se fait prendre presque à sa place en le recherchant pour défendre sa fiancée. Le libertin transparaît toujours chez Vaillant qui ne peut s'empêcher de donner à cet épisode un commentaire tout à fait sadien : "Le destin n'a pas de morale". Ce roman devient bon en avançant, quand il se termine on a oublié les reproches du début. Le libertinage et l'observateur sauvent Vaillant du danger de militantisme sous lequel son communisme pourrait enterré l'œuvre. (Notes de lecture de 1997) Haut de page Roger Vailland : Beau Masque (1954) Beau-Masque, facture classique dans la langue, claire, simple, sans contorsions, dans le plan, linéaire. Tout se joue dans l'action et on ne découvre les personnages qu'en perspective. Pierrette Aimable, la militante, appartient à cette aristocratie ouvrière qui conduit les luttes depuis plus d'un siècle, dans les années cinquante ils sont nombreux encore. Elle est communiste comme presque tous ces militants ouvriers à cette époque. L'appartenance de Roger Vailland au parti n'en fait pas un militant. Ses personnages croient en l'avenir, puis doutent. Pierrette Amable doute quand elle devient femme par son aventure avec Beau-Masque. Deux anarchistes dans ce roman, Beau-Masque lui même, militant coupé de son milieu et surtout Vizille. Vizille n'a pas la conscience de classe, il ne pense pas un combat, il arme. Quand Beau-Masque est tué, il veut faire sauter la montagne sur les cars de CRS. Amable et Mignot, communistes de l'appareil, l'en dissuadent : le pouvoir n'attend que cela pour dissoudre le parti. De ce coté on pense la lutte, mais aussi on craint pour ce qu'on a : le parti, la survie du parti amène une compromission, on éteint les mèches. Celui qui vient d'écrire un morceau de bravoure sur le peuple quand il naît de sa colère, éteint au nom de l'intérêt du parti le mouvement anarchiste de Vizille. Vizille est intéressant à un autre titre, homme de combat, venu de la résistance, il se retire du parti sans en démissionner. "Faites-moi appel dans les coups durs", Mignot, le chef du bureau de poste, fonctionnaire mal marié, ne sentant pas les mouvements de la conscience populaire, veut l'exclure. On vit les conflits de l'après-guerre du parti, quand la direction collabo de Duclos exclut ceux qui ont résisté trop tôt, on le sait le ménage sera fait jusqu'à l'arrivée au Secrétariat général d'un authentique collabo : Marchais. Vailland en romancier, donc en observateur, nous donne les prémices de cette épuration, nous fait sentir par quels voies est relayée, facilitée, la politique des responsables, pas si innocents que Mignot qui sera l'instrument. Vailland, romancier, reste observateur. (Notes de lecture de 1997) Haut de page Henri de Montherlant : Le Chaos et la Nuit (1963) Grand auteur aujourd'hui un peu négligé sinon oublié, Henri de Montherlant a tourné une partie de son oeuvre vers la dérision. Les Jeunes Filles, série de quatre romans, Les Célibataires, le Chaos et la Nuit appartiennent à cette partie de l'oeuvre. Avec Montherlant, rien n'est jamais simple et les êtres ne sont pas forcément ce qu'ils paraissent. La dérision qui les frappe est la nôtre, à peine forcée au travers de la vision de l'auteur qui ne manque pas de rendre l'humanité de ses personnages. Le vieil anarchiste espagnol, ancien combattant de la guerre civile réfugié en France, s'étiole dans l'exil au milieu de ceux qui ont fait leur vie ailleurs que dans le souvenir. Il remue ses fantômes, devient une caricature de ce personnage dont l'image se trouve touchée par ce destin au point que le lecteur peut douter du passé. Cette situation ne frappe-t-elle pas chacun de nous quand il survit à "ses exploits" presque toujours bien inférieurs en intensité à ceux du héros de ce roman ? Un héritage est l'occasion d'un retour dans cette Espagne encore franquiste où il est censé ne plus rien risquer. La dérision atteint à son paroxysme à l'occasion d'une corrida à laquelle le vieil homme ne comprend plus rien. Il rentre chez lui, à l'hôtel, pour y mourir dans des conditions qui, peut-être, signifient que son passé fut bien digne de ses rêves. Son sang coule sous la porte quand la police franquiste vient l'arrêter. C'est à tort que la critique de l'époque accueillit avec beaucoup de réserves ce roman, mais, déjà, que valait la critique de cette époque ? " Le monde contemporain est un mélange de tragique et de grotesque. Le tragique, qui ne le voit ? Le grotesque, peu de gens, et peu de gens surtout parmi ceux qui contribuent à créer ce grotesque. " p 23 " Les anciens Romains, qui passent pour un peuple borné, sont un des peuples les plus intelligents qui aient été, parce qu'un des peuples au monde qui a le moins cru à ses dieux. Mais, dans leur lutte contre les chrétiens, ils ont agi comme des enfants. " p 25 Ce paradoxe assez naturel, que les Romains, qui croyaient si peu à leurs dieux qu'ils étaient prêts à adopter les dieux - raisonnables - des autres, soient tombés sous les coups des chrétiens, destructeurs fanatiques, m'a toujours semblé évident. Montherlant a-t-il développé cela ailleurs ? " Chaque fois qu'il y a séparation sans douleur continue durant toute la séparation, il y a indifférence, en quelque couleur tendre qu'on peinturlure cette indifférence. " p 37 " Le génie de Celestino était de ne jamais voir la réalité telle qu'elle est. " p 55 Nostalgique d'un communisme dont il ne comprend pas la philosophie - le marxisme - et par lequel il se sent rejeté, Celestino aurait été plus proche d'eux - les communistes - s'il avait été fasciste, nous dit Montherlant. ( p 54 ) Si cette idée nous semble assez naturelle aujourd'hui, il faut se rappeler qu'en 1963, elle était tout simplement criminelle et iconoclaste aux yeux de la gauche qui employait n'importe comment et à n'importe quelle occasion le terme fasciste pour qualifier les ... démocrates, une gauche à l'idée de rapprocher les communistes de leurs anciens amis et complices fascistes ne serait jamais venue. " Nul ne comprend bien sa situation, tant qu'il n'a pas compris que, hormis un ou deux êtres, personne ne s'intéresse à ce qu'il vive ou qu'il meure. " pp 56-57 Pages 65-67, le combat de Celestino, mené et rêvé dans Paris et rue Pissechiens : dérision pure. " Brouillé avec Ruiz, brouillé avec Pineda, il avait reconstitué la guerre civile à l'échelon individuel. " p 74 C'est cette reconstitution du combat à l'échelon individuel qui rend à l'atomisation les partis extrémistes quand ils sont rejetés par le public. Le cauchemar du bourdon pp 80-82 : " Suis-je un fasciste ?" Le héros est tourné en dérision, mais cette dérision est générale dans la vie publique : " A cette même heure, par tout le monde civilisé, des vieillards puissants et implacables, ployant sous les dignités et les responsabilités, couverts de costumes, dans des cabinets, des congrès, des assemblées, des commissions, des sous-commissions, écrivaient des rapports ..." p 113 " D'ailleurs, s'il lui paraissait respectable que des hommes risquent leur vie pour une cause politique, le fait que d'autres risquent la leur pour gagner de l'argent et parce que cela leur plaît, comme les matadors et les trapézistes, ou seulement parce que cela leur plaît, comme les alpinistes, cela ne lui avait jamais semblé digne de respect. " p 243 Dois-je avouer que je partage avec ce héros ridicule un profond mépris pour les gens qui risquent inutilement ou pour de l'argent leur vie et que, par exemple, le spectacle des trapézistes travaillant sans filets, m'a toujours profondément dégoûté comme signe d'une incroyable imbécilité ? " Décevant l'attente de la quasi unanimité des spectateurs, le taureau mort ne s'était pas relevé pour recevoir sa part d'applaudissements. " p 245 Haut de page Herta Müller : La convocation (1997 - 2001) Herta Müller a reçu le prix Nobel de littérature cette année. Je possédais un livre d'elle que je n'avais même pas ouvert, je ne la connaissais pas. Le sujet d'un livre qu'on a réédité à l'occasion de ce prix m'a tenté. Les premières pages m'ont accrochées. J'ai même pensé retrouver dans ces pages des échos de Henrich Böll, ce prodigieux auteur allemand à l'humour très particulier et douloureux. Je ne lis pas l'allemand, mais le style de ce livre me laisse croire qu'il a été bien traduit et que l'écriture de Herta Müller y est telle qu'elle passe bien cette redoutable épreuve : la traduction. Peut-être n'est-ce pas le cas et alors ce que je vais écrire ne concerne pas l'auteur mais le traducteur. Ce qui m'a retenu dans les premières pages, m'a rebuté dès la page 37, celle où j'ai refermé définitivement le livre. Ce style sent le procédé, les phrases courtes m'ont toujours irrité, ici, elles sont extra-courtes. La façon dont le sujet - certes intéressant - est traité me semble hésiter entre une sorte de Kafka dérisoire et un témoignage en situation de la vie en Allemagne de l'Est. Le parti pris, du moins dans ces premières pages que j'ai lues de demeurer au niveau d'un couple abruti par l'impossibilité de vivre dans ce pays, caricatural, et le procédé d'écriture qui le soutient rendent ce livre terriblement ennuyeux. Il me semble que la sorte de "distanciation - concernée" que réussissait Henrich Böll est ici totalement manquée au profit d'une lourdeur répétitive qui représente peut-être très bien l'Allemagne de l'Est mais qui, trop platement réaliste, ne donne pas envie d'aller voir plus loin. Le grand art, c'est de transposer, pas de rendre tel quel, ennui pour ennui, misère pour misère. Dommage. Haut de page Saint-Augustin : La nature du bien contre les manichéens. (396-411) "Le souverain bien, au-dessus duquel il n’y a rien, est Dieu ; et ainsi c’est un bien immuable ; donc vraiment éternel et – vraiment immortel. Tous les autres biens ne sont que par lui, mais non de lui. Est de lui ce qu’il est lui même ; sont par lui les choses qu’il a faites, mais elles ne ont pas ce qu’il est. S’il est seul immuable, toutes les choses ; qu’il a faites, puisqu’il les a faites du néant, sont changeantes. Il est tout-puissant au point qu’il peut, même du néant, c’est-à-dire de ce qui n’est absolument rien, tirer des choses bonnes, grandes et petites, célestes et terrestres, spirituelles et corporelles. Parce qu’en vérité il est juste, il n’a pas rendu égales à celui qu’il a engendré les choses qu’il a faites de rien. Parce que tous les biens, grands ou petits, à tout degré de l’échelle des êtres, ne peuvent être que par Dieu, toute nature, dans la mesure où elle est nature, est un bien ; toute nature ne peut exister sinon par le Dieu vrai et souverain. Certains biens, même non souverains mais proches du souverain bien, et aussi tous les biens, même les derniers, fort éloignés du souverain bien, ne peuvent être sinon par le souverain bien lui-même." (Pléiade Saint-Augustin, T III, p 217) Nous sommes en présence d’un écrit du plus grand philosophe chrétien des temps anciens, écrit à la fin du IVème, début du Vème siècle. On perçoit dans ce texte qui peut nous sembler un tissu d’inepties à-priori, ce qu’il est réellement, des réminiscences de subtilités qui enferreront certainement de façon totale le christianisme dans la sphère de conquête musulmane. Mahomet ne viendra que deux siècles plus tard, avec le même bagage d’inepties, mais infiniment simplifiées et tournées vers un contrôle total des hommes, des idées et des « gestes » - de la vie sociale. Simplicité et totalitarisme qui seront à la fois, la force et la faiblesse de l’Islam. Haut de page Ismaïl Kadaré : Le diner de trop (2009) Ce livre doit être le premier livre écrit dans une autre langue que le français que je commente. C’est que je me suis rendu compte que pour que la lecture d’une œuvre ait un sens, il faut qu’elle soit faite dans la langue de l’auteur. Dans une traduction, on lit le traducteur et sans vouloir vexer ces derniers on ne livre son être intime dans une œuvre que lorsqu’on l’écrit, le plus doué des traducteurs n’entre pas dans l’être de l’auteur, tout au plus peut-il se substituer à lui comme Baudelaire traduisant Poe ou Vialatte Kafka. Avec Kadaré, le problème se pose différemment. Kadaré est un auteur de légendes, il nous mène dans le mythe, tout acte quotidien se transforme en effet sous une sorte de souffle à la fois épique et dérisoire en un épisode de l’éternelle histoire du monde, plongeant ses racines dans les temps immémoriaux. Le ton est « détaché », apparemment neutre comme il convient au ton du conteur qui dit un chant des origines, dans la dimension historique au sens de l’Iliade. A condition de respecter ce ton, on peut traduire Kadaré, d’ailleurs en ce qui nous concerne, lecteurs français, nous avons le privilège d’être en présence d’un écrivain parfaitement francophone – j’ai entendu Kadaré s’exprimer en français, mieux que les salonnards et salonnardes qui l’interrogeaient et l’accablaient, à la suite d’une conférence, de questions stupides auxquelles répondait la lecture du moindre de ses livres. Un auteur francophone qui revoit – s’il n’y a pas renoncé – les traductions de ses œuvres. Le diner de trop est donné dans la ville de pierre, Gjirokastër, à laquelle Kadaré a déjà consacré un livre et un album. Dans cette œuvre l’auteur mêle un « présent » entre dictatures toutes aussi sottes et odieuses et le passé avec ses légendes mais aussi ces phantasmes qui flottent dans les têtes, s’accrochent aux actes de la vie, font l’irrationnel sur la folie. L’Albanie et la Ville sont omniprésentes dans ce roman comme dans presque toute l’œuvre de l’auteur. Ismaïl Kadaré n’a pas encore reçu le prix Nobel. On se demande ce qui retient les jurés du prix dynamite ! J’espère que cet oubli inexplicable – il n’y avait vraiment pas urgence à décerner certains prix – n’est pas lié à l’agression d’un petit con, sur un plateau de télévision, dont Ismaïl Kadaré fut une victime étonnée, le mot est faible. Bernard Henri Lévy – c’est bien lui ! – reprochait, le cul au chaud dans son fauteuil de parisien aisé, qui n’a rien fait pour le mériter, ayant abandonné depuis peu sa dépouille de maoïste comme ses congénères qui ne dénoncèrent le communisme qu’avec quarante ans de retard, - ils n’avaient pas lu ou pas compris Serge, ni Koestler, ni Istrati, ni même Gide, seulement ce vieux noircisseur de pages, incontinent : Sartre, qui vaticinait en gauchissant, dans les années gâteuses de sa carrière - reprochait à Kadaré … d’être né dans un pays totalitaire et de parvenir à écrire. Au nom de quelles compromissions ? semblait interroger ce minable bateleur de foire de bas alois, qui, lui, n’avait eu besoin d’aucune contrainte pour se vautrer dans l’abominable. J’ai un profond mépris pour les intellectuels parisiens, race de dégénérés, de faiseurs de mots qui a toujours raison même au plus profond de l’erreur ou de l’horreur. Mais, quand de plus, on a affaire à un ersatz ! Tous les défauts de l’original plus ceux de l’imposture ! Un produit de cette télévision culturelle qui produit également Secret Story et autres merdes du même genre ! Il serait trop triste pour eux et pour eux seulement que les jurés du prix Dynamite se laissent encore influencer par de tels oiseaux. Mais on se consolera en se disant qu’il souvent plus honorable de ne pas recevoir les prix que de se les voir attribuer et ne pas être discerné par un jury de lâches et de sots n’est pas une plaie mortelle. Haut de page Yannick Haenel : Jan Karski (2009) Je ne cache pas que ma première réaction en abordant ce livre a été l’agacement. Je soupçonne fort le monde de l’édition d’avoir l’intention de voguer sur la vague, un peu ancienne mais oh combien forte, des Bienveillantes. Cet agacement n’a pas résisté à la lecture des premiers chapitres. Si cette vague nous donne de tels livres, tant mieux. Ce qui s’est passé de 1933 à 1945 ne doit pas être oublié, si les rappels sont faits avec talent, ce n’est que mieux. Voyons donc cette œuvre comme une sorte de complément, tout à fait indépendant, au livre de Jonathan Littell. L’horreur y est moins présente ou plutôt omniprésente, sous toutes ses formes. Mais elle accompagne le héros qui nous mène des ghettos juifs de Pologne à la Maison Blanche de Théodore Roosevelt. Les juifs ont-ils été exterminés avec une sorte de bénédiction des Etats-Unis et la complicité de la quasi-totalité des gouvernements européens, France en tête, neutres comme la Suisse compris. Il semble hélas que cela ait bien été le cas. On le sait les banques suisses ne furent d’ailleurs pas les seules charognards, les américaines les ont supplantées dans le détournement des fortunes juives ayant appartenues aux victimes des nazis, et, que je sache, ces salopes n’ont pas encore payé à ce jour, ce n’est certes pas Obama qui leur fera rendre gorge ! L’écriture est vive, elle suggère l’urgence qui tend l’action du héros. Urgence, il y avait bien. Jamais ce qui est arrivé en Europe dans ces années n’était arrivé en quelque lieu que ce soit. Et qu’on ne nous dise pas, par exemple, que les palestiniens, aujourd’hui, n’étaient pas concernés, on connaît les rapports amicaux du grand muphti de Jérusalem et des nazis qui expliquent, en partie, ce qui s’est passé lors de l’accession d’Israël à l’indépendance. Même s’il est vrai que l’Europe s’est déchargée lâchement – mais elle est lâche – de ses responsabilités et de ses crimes, sur d’autres. La littérature arrive après les études, les essais, les livres d’histoire. Les successeurs de Robert merle sont là, tant mieux, la littérature doit témoigner, quand elle le fait bien, on ne peut que s’en féliciter, sur un tel sujet, il n’y a plus de phénomène de mode ! Après les Bienveillantes, qu’on lise ce livre et d’autres à venir peut-être. Qu’on n’oublie pas, qu’on sache que ces crimes ignobles (*1 a été commis dans l’indifférence ou l’acquiescement le plus général, au moins au niveau des gouvernants, des élites et de certains peuples comme l’allemand, le français, le suisse, l’italien, le vaticaneste (inspirateur) … tous complices, tous ne voulant pas voir (*2. Cependant, littérairement, le roman se gâte quand il aborde la responsabilité américaine. On veut prouver, on rabâche et le rabâchage en littérature est pesant, au niveau des idées, il est contreproductif et on voit les américains plus comme des victimes de l'auteur que comme des coupables, coupables d'avoir laissé faire. Somme toute une demi réussite et un demi échec, selon sa nature le lecteur choisira le verre à demi plein ou le verre à demi vide, reste qu'il est à demi vide, on est bien loin des Bienveillantes. Haut de page *1 Crimes, ce mot ne signifie rien devant cette chose, aucun mot ne peut la rendre, la désigner. Elle est la mort de l’homme, c’est ce que j’ai toujours ressenti. *2 Complices, peut-être pas toujours au niveau de l’homme de la rue, bien que, qui pouvait penser que les nazis traitaient bien les juifs, un français de 1943, un allemand de 1940, … ? Le scribouilleur Céline, lui, demandait ouvertement leur extermination en 1942. Antonin Lavergne : Jean Coste (1901) Jean Coste, et pas Antonin Lavergne, est connu des lettrés par le texte de Charles Péguy : Jean Coste, qu’il écrivit suite à la lecture de ce livre. Sommes-nous charitables ? Cette question ferait sourire aujourd’hui, hélas, surtout chez ces chrétiens qui, à l’image des sectaires baptistes, évangélistes et presbytériens américains ont remplacé la charité par la rapacité, le sectarisme et une pudibonderie qui excuse à leurs yeux, par ce qu’elle leur coûte de sacrifices de parties de jambes à l’air *1, leur manque absolu de vertus chrétiennes, christiques diraient certains. L’œuvre de Lavergne est dense, bien écrite, prenante, mais il arrive un moment où l’on en a assez de cette course à la pauvreté, de cette marche à la misère qui vient couronner des études un peu plus difficiles que l’ordinaire de l’époque. C’est précisément d’ailleurs le moment où l’intéressé reçoit comme un ballon d’oxygène le minuscule héritage de sa mère, sur lequel comme il se doit car c’est toujours le cas pour les pauvres, il se fait voler en le réalisant dans l’urgence, « au mauvais moment », pour les miséreux ou simplement les gens modestes, le moment est toujours mauvais, c’est là la beauté du marché cher aux libéraux. On sait trop ce qui va suivre immanquablement car, et c’est bien ce que l’auteur nous montre, il y a une fatalité de la misère, elle est simple, mathématique, elle vient par un enchaînement inexorable de causes et d’effets. Sommes-nous charitables quand nous vient la lassitude de cette misère exposée crument et simplement ? Un livre qui pourrait bien devenir un jour, bientôt, un classique d’aujourd’hui, quand quelques gouvernements libéraux ou socialo-libéraux auront terminé de brader notre service public, les conditions de ce forfait ayant déjà été réalisées. Haut de page *1 Je ne suis d’ailleurs pas loin de croire que le libertinage exige une certaine dose de charité et de générosité que l’on ne risque certes pas de trouver chez tous ces chrétiens pharisiens, rancis sur leur casette de dollars ou d’euros, l’esprit bouffé par l’avarice et la cupidité. Il n'y eut pas que Péguy pour remarquer ce livre d'Antonin Lavergne, ainsi Jean Arbousset, au front, consacre un poème au héros instituteur dans son recueil Le livre de Caporal "Quinze grammes" Anne Wiazemsky : Mon enfant de Berlin (2009) Un plaisir de cette rentrée : un nouveau livre d’Anne Wiazemsky, je le goûte me doutant qu’ils seront rares cette année comme les autres. Elle nous donne ici le récit de son origine sur fond de ruines et de désolation mais aussi d’actions et de batailles qui ne sont pas forcément celles des armes. Le récit à la troisième personne peut prendre des tons différents, ici, il se veut froid et distancié ; on voit cette Claire Mauriac vivre, courir, dans le labyrinthe des personnes perdues, retrouvées, ballottées par l’ignoble ; dans les ruines d’un Berlin détruit où les habitants se terrent sous les ruines ; comme si elle appartenait à un autre monde comme son martien de prince russe. Il ya cependant les lettres de Claire, à la première personne évidemment, au fur et à mesure que le récit avance, elles prennent de l’importance et contribuent certainement à prendre mieux le lecteur. Il y a aussi la famille, lointaine, la famille du père, prix Nobel, ombre tutélaire jamais distante, fuie et recherchée à la fois puisque cette jeune femme de presque trente ans à encore besoin de ses bénédictions. Anne Wiazemsky parcourt un passé qu’elle veut empêcher de mourir, nerveusement, sans violer les consciences et les sentiments. J’aime ce qu’elle écrit. Bien entré dans ce récit, dans la seconde moitié le désir me vient qu’il ne se termine pas si vite, d’une œuvre plus vaste, qui nous emmènerait dans l’intimité d’une vingtaine de personnages durant cinq ou six années de cette époque et, en particulier, de cette inquiétante Hilde, femme allemande, victime d’un peuple maudit par sa propre action. On notera le petit discours d’Olga quand Wia est accusé de diverses choses, entre autres d’avoir appartenu à la Cagoule, on pense à Romain Gary et à son rapport avec la France. (pp 154-155) Egalement, l’incroyable sottise sectaire de l’Eglise catholique qui refuse de marier « normalement » un orthodoxe et une catholique. Cette mesquinerie dans le même Dieu la définit bien en son essence. Cette rentrée semble compter de nombreux romans dont l'action se déroule durant la seconde guerre mondiale, effet Bienveillantes ? Les littérateurs, on le sait, manquent d'imagination et flottent volontiers sur les vagues gagnantes. J'aimerais quand même qu'un certain nombre d'entre eux se cassent la g... ou, pour rester sur la même image, se noient. Je ne compte pas Anne Wiazemsky au nombre de ces gens, elle ne fait que nous parler de son passé, ou, plutôt, de son origine, le droit de chacun, non ? Haut de page Jacques Chessex : Un juif pour l'exemple (2009) Voilà un autre récit qui, à partir d'un fait réel, nous dit un crime imbécile. Mais ici, nous ne sommes pas comme avec le récit de Jean Teulé, devant une foule aveugle, avinée et déchaînée mais en face de crapules imbéciles et sectaires qui ont repris à leur compte le vieil antisémitisme chrétien recolorisé par Hitler. Le crime, pour l'exemple, est crapuleux, lâche, exécuté en cachette, il est destiné à faire peur aux Juifs. Dans ce récit Jacques Chessex rappelle sans trop insister une Suisse qui n'a pas été épargnée, il s'en faut de beaucoup, par la tentation nazie. A l'abri de ses montagnes et de sa neutralité, la Suisse a servi à l'Allemagne nazie de zone industrielle protégée, des officiers allemands contrôlaient la production pour l'armement dans les usines suisses. Les Juifs, ce que ne dit pas Chessex, avaient droit à une étoile jaune sur leur carte d'identité, les banques suisses blanchissaient l'or ignoble récupéré dans la bouche des gazés tout comme elles confisqueront l'argent des Juifs assassinés faisant en cela la même chose que leurs homologues américaines qui, elles, utiles certainement aux associations juives américaines mafieuses, ne paieront jamais, les trains de déportations des Juifs italiens passaient librement et sans encombre sur le territoire suisse en toute violation de neutralité et complicité de crime contre l'humanité. La Suisse qui pouvait accueillir des réfugiés juifs y renonça rapidement : ils étaient trop sales ! bref le crime objet de ce récit n'était pas un acte isolé. J'ai vécu sept ans dans ce pays admirable à d'autres égards et j'ai vécu la révélation de ces faits, tellement loin de l'image traditionnelle que les Suisses se faisaient d'eux que certains refusèrent d'y croire. Il n'y a certes pas de responsabilité collective, mais il n'est pas vain de noter que ce qu'un petit pays occupé, le Danemark, a fait pour protéger ses nationaux juifs, ni la France occupée ou non, ni la Suisse libre, n'en ont été capables : les crimes nazis s'inscrivaient trop dans l'ignoble et imbécile tradition chrétienne - qui s'est aujourd'hui dotée d'un pape qui appartint à cette époque aux jeunesses hitlériennes - pour ne pas trouver d'écho, de complicité ou à tout le moins de silence favorables dans ces pays qui se disent encore aujourd'hui : civilisés et qui donnent des leçons au monde. Un récit qui laisse une tristesse irrémissible comme tout ce qui a trait à ces massacres de fin de l'homme. Haut de page Jean Teulé : Mangez-le si vous voulez (2009) Voilà un petit roman lestement enlevé sur un sujet horrible. Jean Teulé nous conte l'aventure d'un homme jeune martyrisé, tué, mangé par ses compatriotes du village de Hautefaye, en 1870, parce que des ivrognes avaient voulu croire l'entendre crier " Vive la Prusse", ennemi qui était entrain de balayer l'armée d'opérette (*1) de Badinguet ! Le récit du martyr semble long même si le texte est court, on a parfois l'impression d'être entré dans un de ces films américains dans lesquels on voit le méchant se relever dix, vingt, trente fois sous les coups du bon. Ici, c'est le contraire, l'innocent marche si l'on peut dire vers sa mort, inexorable, reconnaissant au passage des amis d'école, des voisins, des relations d'affaires ... bref tout les proches d'un petit notable campagnard. Ce récit est romancé à partir de faits réels. On sait que passé l'unité les rassemblements d'hommes sont des rassemblements de cons dangereux, mais à ce point ! Cela fait froid dans le dos ! Je n'ai pas pu m'empêcher de penser en lisant ces lignes aux rassemblements de cons qui envahissent régulièrement Paris, par exemple à chaque élection d'un président de la république ... Et dire que nous sommes en permanence gouvernés par les représentants de ces gens ! *1) D'opérette seulement par son état major et par la conne - soit disant Impératrice - qui s'agita à la tête d'un gouvernement fantoche. Haut de page Jean-Marie Laclavetine – Nous voilà (2009) Depuis des années j’achète les romans de Laclavetine sans prendre le temps de les lire mais en me promettant de le faire un jour, simplement parce qu’un autre jour, sur un plateau de télévision, il s’est fait insulter par une des plus belles – façon de parler – conne de ce monde pseudo- littéraire qui ne prospère que par la magie gluante de la télévision et de quelques prétentieux organes d’une presse avariée. Il ne s’est pas défendu et j’aime qu’on ne se défende pas des cons, il n’y a pas lieu de le faire, les cons qui écoutent ne comprennent pas, les autres prennent ceux qui éructent pour ce qu’ils sont, les uns comme les autres ne méritent donc pas la fatigue d’un combat perdu ou gagné d’avance, selon celui qui regarde. Je ne sais pour quelle raison j’ai décidé pour ce roman de sortir une fois de plus de mon début de vingtième siècle littérairement tellement supérieur à notre triste époque. Je n’ai pas été déçu. Le ton faussement désinvolte du narrateur pour montrer que tout cela, - les années glorieuses d’après 68 - avec le recul, n’était pas plus important que les acteurs ne l’ont pensé quand tout fut dit et qu’ils eurent revêtis leurs habits familiaux plus horribles que jamais ; tout cela donc évolue parfois insensiblement vers une tristesse qui se teinte de mélancolie tout comme un enchaînement de phrases courtes, cette fois pas par facilité, peut souligner une accélération de l’aventure et quelle aventure … Contrairement à ce que l’on pourrait croire cette vie débridée n’a pas été le fait de toute une génération mais seulement de quelques milliers de fils et filles de bourgeois rejoints par des prolos et des paumés en mal d’aventures, l’aventure se situant surtout en galipettes avec filles à papa d’habitude inaccessibles. La fête terminée, les bourgeois sont rentrés dans le rang et les prolos sont restés prolos, un peu plus peut-être. Les conquêtes ont pourtant été là, mœurs réformées, bien ou mal ? On le sait désormais, rien n’est tout à fait blanc, rien n’est tout à fait noir, le monde d’aujourd’hui est-il meilleur ou plus agréable à vivre ? Question sans intérêt, le monde vieillit, il est bien vieux et les vieux doivent bien mourir un jour … L’anecdote du cadavre de Pétain, ce grand con galonné, est à la fois romanesque à souhait et symbolique. Comme Laurence Cossé qui donne une réponse à l’interrogation sur la petite voiture blanche du pont de l’Alma, Laclavetine donne une chute au cadavre ambulant après un séjour symbolique : les deux faces d’une France morte dans un face à face définitif. La femme coure, l’homme qui ne veut pas travailler demeure, il élève l’enfant dont il se considère comme le père sans se soucier d’ADN, à l’époque on s’en foutait. La paternité n’est-ce pas avant tout, pour un homme, le bon souvenir de la chair dans laquelle on a forniqué ? Le grand père construit des petits mécanismes à eau dans son bassin à poissons rouges et mange, préparées au vin rouge, les tanches du ruisseau du fond du jardin. On entre dans ce livre par les deux récits concernant ces extrêmes qui vont se croiser, on s’attache à l’aventure du cadavre, quand on en sort, au moins un personnage, Paul, Haute solitude, nous a assez pris pour qu’on continue jusqu’à la fin ce roman qui vaut bien mieux qu’un certain autre, prétentieux et mal écrit qui a consacré un écrivain savonnette. Paul ne veut pas entrer dans la vie des travailleurs, il est anarchiste, un anarchiste sans projet autre que d’échapper au monde. « Il ne voulait pas poser de mots sur le malheur du monde qui s’enfonçait en lui comme un coin. » p 44 Paul préfère manier la ronéo volée à la CGT plutôt que discourir et vitupérer l’ordre du monde. Beaucoup de dérision : « Ils sont comme ça, que veux-tu, ma Claire, ils sont dans l’ensemble assez moches. Certes nous ne sommes pas meilleurs, mais le vent de l’histoire nous pousse, qui nous rafraichit le dos et nous donne le teint frais. » p 88 Ecrivant trente ans après, on peut faire prophétiser sans risques par un personnage blasé, mais tout cela était si prévisible … « Quand à tes amis du 34, tu peux me croire, dans trente ans ils seront ministres ou philosophes officiels, ils continueront de donner des leçons au peuple en se tenant le front dans leurs canapés en cuir, en se pavanant sur les plateaux de télévision, en monopolisant les tribunes des journaux … » Des philosophes se tenant le front j’en connais au moins deux, célèbres, ridicules, se prenant de façon fort différentes très au sérieux. Le recul permet une définition assez précise dont nous ne pouvons que nous réjouir. Des vieux cons qui furent de jeunes cons … toutes erreurs bues se jetant dans de nouvelles du même ton prêcheur empreint de la même certitude de vérité, pour les autres : « … le froid de la défaite vous glace jusqu’aux os avant même que vous ayez livré bataille. » p 123 – 124 « Ils avaient voulu changer le monde sans se changer eux-mêmes » p 276 Est-ce le diagnostic de l’auteur, c’est Sam, archéologue de la génération suivante, qui le pose. Et aujourd’hui : « Sans qu’on y ait pris garde, les valeurs qu’on croyait éternelles s’étaient réduites aux schémas universels de la télévision. Comme tout devenait simple ! Et comme tout devenait laid ! » p 307 Le récit est ponctué de citations de Précis le sec : « L’esprit de revendication retarde les progrès que l’esprit de collaboration réalise. » p 333 Léna, dont la vie détermine celle de Paul, est la femme perdue qui devient une sorte d’homme en reprenant à son compte tout un passif d’agitation stérile. Une sorte d’électron qui s’agite pour se perdre en espérant se trouver. Quant au problème historique comme tous les problèmes se règle au fil de l’eau … Haut de page Mona Ozouf : Composition française (2009) Ce livre porte en sous titre : " Retour sur une enfance bretonne ". Une oeuvre intéressante dont je commence à rendre compte avant même d'en avoir terminé la lecture. La quatrième de couverture nous parle d'antagonisme entre trois centres culturels, la Bretagne, l'école - laïque -, l'Eglise. L'auteur vit cet antagonisme, Maison et Bretagne, Ecole et mère qui y officie, Eglise. En dehors d'une lecture agréable, qualité indispensable, les réflexions de l'auteur débouchent sur des observations qui inévitablement nous ramènent à un présent dont elle ne parle pas - ce n'est pas son sujet. Celle-là, surtout : " Chacune (des élèves) abandonne sur le seuil (de l'école) son baluchon de singularités, personne ici n'a d'histoire. L'école est le lieu d'une bienheureuse abstraction, on y est hors d'atteinte de ce qui, à l'extérieur, est menaçant ou douloureux. " p 108. Voilà qui est juste, ceux qui ont connu cette école, havre de paix sociale, religieuse et culturelle peuvent en témoigner. Cette école qui était juste l'opposé de ce qu'est aujourd'hui une école qui se veut le reflet d'une société, société qui l'ignore, mais qui est démembrée, désintégrée, livrée par la carence politicienne à de ridicules religiosités sans religion. Des groupes se constituent dans cette école, plus antagonistes que dans la société où ils peuvent à peu-près cohabiter sans se rencontrer trop souvent, parce que dans le collège, le lycée ou l'école, ils se développent en vase clôt et en viennent à un affrontement larvé qui périodiquement éclate. Les programmes qui mettent sur la table des sujets comme les restaurants du coeur ou le racisme font pénétrer cette société avec ses antagonismes. Une chose est de dire l'égalité, une autre de prêcher ouvertement l'antiracisme. La première insuffle un principe, la seconde entre dans le combat et invite à l'opposition. L'ancienne école faisait admettre des principes abstraits ou dans l'abstraction, admis facilement parce que hors contexte, apparemment logiques et satisfaisants pour presque tous, ils préparaient à poser, ultérieurement, un regard fort et droit sur le réel. Ce regard, aujourd'hui, fait défaut, le réel s'impose n'importe comment parce qu'il est là où il ne devrait pas être. Des logiques de culpabilité, de victimisation, s'affrontent dès le banc de l'école. C'est stupide, inutile, cela provoque des assimilations, des identifications, malsaines. Tel descendant des marchands d'esclaves noirs de la côte africaine, dont les ancêtres vendaient leurs compatriotes - leurs ennemis de l'intérieur des terres - se sentira simplement parce qu'il est noir, victime et tel descendant des serfs du centre de la France sera regardé comme un trafiquant d'esclaves. Les problèmes, au lieu d'être situés dans leur lieu et dans leur temps, sont artificiellement actualisés dans une société qui a perdu son âme et n'a trouvé pour meubler sa vacuité que des vieilleries antagonistes, à la brocante d'une histoire mal comprise, mal digérée, par des ignorants et mal enseignée par des imbéciles. Evidemment, Mona Ozouf ne nous dit pas cela, elle ne fait que nous donner les lignes de force des antagonismes qui ont présidé à son éducation et à sa jeunesse, antagonismes dont deux étaient pour le moins forts et sains et le troisième, l'Eglise, en perte de vitesse parce que arque bouté sur un passé mort. Aujourd'hui, l'école n'est plus un refuge, pour beaucoup elle est une croix, pour d'autres un lieu de malfaisance où ils donnent la mesure de leur agressivité en y déversant leur trop plein de problèmes. Certes, l'enfance n'est plus préservée comme jadis, mais il n'appartenait pas à l'école, pour pallier au manque d'imagination d'une gauche pourrie en rupture de projet, d'idées et d'idéal de se laisser aller à la volonté de destruction d'une droite inégalitaire pour qui elle n'a jamais été qu'une épine plantée dans le pied. Portant la marque de leur époque des petites scènes comme celle-ci : " Vers quatorze ou quinze ans, après avoir, grâce aux livres, notamment au Brasillach de Comme le temps passe, à peu près compris ce qui se joue entre un homme et une femme, restait pour moi l'énigme de la durée de l'acte : au gré des ouvrages, tantôt une étreinte éphémère, tantôt une folle nuit d'amour. Je m'en suis donc enquise auprès de ma grand-mère ; fidèle à sa fonction rassurante, elle m'a alors pris le bras : "loutenn" (en breton, "mon coeur", ou ma "chérie", "ne t'en fais pas, c'est tout de suite fini", ce qui m'avait, je l'avoue, paru légèrement décevant." p 69 On lira en particulier avec intérêt ce qui concerne l'appréhension de l'Eglise par l'enfant, en opposition avec les deux autres mondes p 134 à 149. On nous parle également d'un parti communiste disparu, " Le Parti était le lieu où il était devenu possible de dire : nous. " puis " Nous étions, quand j'y repense, incroyablement indifférentes à nos itinéraires personnels. " p177 Mona Ozouf y dit très bien certaines choses. La dernière partie de ce livre est une réflexion, une analyse, de la nation France, particularismes, universalisme, centralisme, héritage ou création jacobine ... Mona Ozouf nous dit cette révolution qui se passa d'un roi parce qu'il déserta - elle est l'auteur de Varennes. La mort de la royauté dans la collection Les journées qui ont fait la France (2005) - comme elle nous parle intelligemment de Jules Ferry et de ses contradictions exemplaires - elle est également l'auteur d'un Jules Ferry (2005) Si ce chapitre n'emporte pas le lecteur comme les premiers, par son coté souvenirs et analyse concrète, très réussi, il intéresse, ce survol des aléas d'une identité difficile entre centralisme et fédéralisme, de la démocratie à la république, toute une France qui avait certainement des raisons, aujourd'hui bien mortes, de prétendre à l'universalité. Dans les dernières pages de ce livre, Mona Ozouf aborde le problème de la parité des hommes et des femmes à la représentation nationale. Faut-il une loi pour l'établir ? Beaucoup estiment que oui, Mona Ozouf n'est pas de cet avis, elle espère que diverses mesures dont l'interdiction stricte du cumul des mandats, seraient susceptibles de remédier à la situation d'inégalité. D'accord sur le non établissement de la parité par la loi, je pense quant à moi que la majorité très mal représentée constituée par les femmes, n'est que l'une des majorités possibles à l'être comme celle des travailleurs modestes qui n'est absolument pas représentée. La meilleure façon de faire sauter cette absence de représentativité de la "représentation nationale" serait la destruction du clivage imbécile droite - gauche par la représentation proportionnelle à tous les niveaux. Cela serait une mesure capable de nous débarrasser de cette caste invraisemblable de fonctionnaires de la politique, cumulards, combinards, usurpateurs et truqueurs d'élections, qui a réussi à ruiner la France et la mène sur les voies de la faillite. On oubliera mes digressions concernant le présent et on ira avec intérêt à ce témoignage et ces analyses qui se lisent comme un bon roman. Un excellent livre qui vaut bien des essais. Haut de page Laurence Cossé : Les Amandes amères (2011) De Laurence Cossé, j'avais écrit qu'elle avait certainement le génie du "bon sujet". Avec Amandes amères, elle prouve s'il en était besoin, qu'elle sait admirablement tirer parti d'un sujet difficile traité a-minima. L'analphabétisme a été évoqué fortement dans un livre magnifique de l'auteur allemand, Bernhard Schlinck : Le Liseur. Laurence Cossé, elle, traite le sujet de façon très technique et elle parvient à nous passionner par cette difficile tentative d'alphabétisation d'une marocaine de plus de soixante ans, femme de ménage à Paris, qui vit dans un couloir de deux mètres de large - j'ai connu des gens vivant dans ces conditions y compris avec des enfants. Au passage la narratrice nous fait découvrir cette femme entre traditions et ce que l'on considère comme la modernité et nous donne simplement une image forte de ce que vivent des milliers d'exilés dans les grandes villes françaises. Sobriété d'écriture, de forme, ce livre est une grande réussite de l'auteur de Au bon roman et est certainement un des plus intéressants et des plus beaux de cette rentrée dite littéraire. Laurence Cossé est décidément un auteur à ne pas quitter. Laurence Cossé : Vous n'écrivez-plus (2006) Voilà un recueil de nouvelles qui tournent autour non de l'écriture mais des gens qui écrivent. Laurence Cossé nous épargne ces longues dissertations sur l'acte d'écrire qui sont un peu le nombrilisme de l'écrivain qui pense penser. Nous rencontrons diverses personnes qui écrivent, touchons un peu à la fonction sociale, humaine, familiale, selon les nouvelles, de l'écriture. De cette femme invisible qui voit passer tout le gratin des éditions Martel à l'auteur connu qui n'écrit plus que des petits textes illisibles et qui se félicite qu'enfin on lui en ait refusé un, à la cancéreuse agitée dont le texte vengeur disparaitra, en passant par bien d'autres ces nouvelles se lisent avec plaisir, peut-être ce plaisir que l'auteur a ressenti en les écrivant. Nous pouvons goûter l'humour gentil de Laurence Cossé qui convient parfaitement à ces courts récits dans lesquelles elle confirme ce sens de l'intrigue originale. Haut de page Laurence Cossé : Le mobilier national (2001) Ma première impression, à la lecture de Au bon roman, était la bonne : Laurence Cossé à le génie du bon sujet. Que diriez-vous d'un complot visant les cathédrales de France, les trop nombreuses cathédrales qui coûtent cher et dont la charge empêche l'entretien d'autres monuments ? Le héros de ce roman est saisi d'un vertige fou et va au moment où sa vie privée bascule, s'engager dans une bataille donquichotesque pour libérer le patrimoine de cette charge. Le style de ce roman n'est pas aussi agréable que celui des deux lus précédemment, j'ai horreur de la petite phrase courte qui me semble une insulte à la langue et elle ponctue la chevauchée anticathédrale du héros. Il me faut quand même reconnaître que ce rythme convient assez bien au sujet, Laurence Cossé a certainement beaucoup progressé au plan de l'écriture depuis ce roman, heureusement pour nous ! Haut de page Laurence Cossé : Le 31 du mois d'août (2003) Si l'on m'avait dit que j'allais lire un roman tournant autour de l'accident de lady Diana, j'aurais ri, j'appartiens en effet plutôt à la race de ceux qui s'apitoient sur les piliers de ponts que sur celle qui pleure les abrutis qui vont les emplâtrer à deux cents à l'heure à deux heures du matin, heure à laquelle ou je dors ou je lis tranquillement chez moi. Mais Laurence Cossé a, je commence à le soupçonner, le génie du bon sujet. Elle a écrit une sorte de petit Crime et châtiment dans lequel on voit une Raskolnikov, finalement innocente, aux prises non pas avec un quelconque remord mais avec l'angoisse des conséquences de sa participation passive à un accident et à sa fuite prudente, car les braves gens doivent laisser mourir les zigotos entre eux. C'est écrit de façon attachante, un brin gris comme cela convient au sujet. Laurence Cossé n'aurait-elle pas cependant été imprudente de s'attaquer au mythe du "bon roman" ? Car, à lire ses livres, étant donné ce thème qu'elle vient de traiter, on se pose immanquablement la question : écrit-elle des bons romans et, accessoirement, on en vient à penser à cet alibi, qu'elle évoque dans Au bon roman, de ceux qui vendent tous les romans : le plaisir des lecteurs. Parce que la première raison que j'ai de lire ce second livre de Laurence Cossé et que j'aurais certainement d'en lire un troisième, puis, peut-être un quatrième ... c'est précisément le plaisir. Le plaisir demeure à mes yeux primordial dans la définition du bon roman, je veux dire par là qu'il ne saurait y avoir, pour moi, de bon roman sans éveil de ce sens qui m'attache à la lecture : le plaisir ; quelle que soit la couleur ou l'apparence qu'il prenne, intérêt, jubilation, complicité, douce nostalgie, réflexion, enrichissement ... mais toujours plaisir. Je ne suis pas certain cependant que je ferais figurer tous les livres qui me donnent ce plaisir dans ma librairie du Bon roman si elle était réservée aux seuls grands écrivains (selon Moi) et, en particulier ces deux romans d'elle que je viens de lire. Pourtant, ils sont bien écrits, d'une écriture de récit qui s'adapte parfaitement aux sujets et aux situations, on les lit sans les lâcher, avec intérêt, ... j'en déduis qu'il y a un mystère de la littérature, une alchimie qui fait que pour parler de "bon roman" si l'on veut éveiller ce concept au combien dangereux - tout comme ceux de bonne et mauvaise littérature - il faut se faire bien léger, l'on a parfaitement le droit de faire sa propre distinction entre sa bonne et sa mauvaise littérature mais de l'une à l'autre les frontières sont incertaines. Il y a une différence de style entre ce roman et Au bon roman, il est vrai qu'il y a entre les deux un recueil de nouvelles et six années, mais cela tient peut-être plus au sujet. Le style du dernier roman de Laurence Cossé, le premier d'elle que je lisais, m'a d'abord retenu par une sorte de clarté de la langue, une fluidité qui appartient aux bons stylistes, ceux qui ne donnent pas l'impression de l'être. Je n'ai pas retrouvé ce style dans le le 31 du mois d'août, ce qui est assez naturel étant donné le sujet plus "sombre", l'obsession qui poursuit l'héroïne dont on suit le parcours, ne la quittant jamais, comme une quasi-narratrice. Haut de page Laurence Cossé : Au bon roman. (2009) Intéressante fiction que ce roman à moitié policier qui nous place au cœur d'un projet de librairie idéale. Personnellement ma librairie idéale se trouve sur les quais où je passe des heures à discuter avec un libraire, un de ces hommes qu'on appelle bouquinistes, ou sur le net où je trouve depuis des années les centaines de livres anciens que je recherche voire des livres dont j'ignorais l'existence. Une phrase claire de conteuse, une de ces phrases dont on ne peut définir le style parce qu'il est celui d'un français qui coule, qui chante clair et qui colle au récit, une phrase qui ne connaît ni Céline, ni son pâle et médiocre épigone, Sollers. Le Bon roman est donc une librairie où l'on ne vend que des "bons romans". Pas de BHL, pas de Houellebecq, pas de ces merdes qui s'entassent entre le rayon lessive et le rayon légumes dans les supermarchés, qui n'ont de super que le nom, en piles à enlever ce que les cons-lisant font très rapidement, mais une librairie où l'on trouve des livres qui ne sont plus ailleurs, de ces livres qui, quand vous les commandez chez votre boutiquier du coin, ne vous sont livrés qu'après deux ou trois semaines quand ils ne sont pas épuisés. Prudente, Laurence Cossé ne nous donne pas de définition du "bon roman" et elle a bien raison. Les "bons romans" sont désignés, à raison d'une liste de six cents titres par personne, par dix bons auteurs choisis par les deux protagonistes du projet et par ces deux qui complètent le résultat des listes des auteurs. Je ne dirai ni comment cela bascule dans le policier, un policier "léger", ni comment se dénoue l'intrigue. Laurence Cossé nous cite des auteurs, des bons, ils ne font pas tous partis des miens, il y en a que je ne connais pas, d'autres que je n'apprécie pas, il en manque bien entendu que j'y ajouterais mais elle ne nous donne évidemment pas les quatre mille romans sélectionnés. Ce livre agréable est une occasion de méditer sur la convivialité du livre, sur sa situation dans le circuit commercial actuel, situation qui n'est pas vraiment neuve. Cependant je ne crois pas qu'il puisse exister un fond de librairie donnant satisfaction à tous les lecteurs, c'est à dire où chaque lecteur pourrait acheter les yeux fermés un livre qui lui plaira forcément, par contre de telles librairies entraineraient des choix d'intermédiaires des lecteurs. La littérature demeure personnelle, alors qu'est-ce que la bonne littérature ? Elle existe certes, on sait ce qui n'entre pas dedans, comme je l'écris plus haut, les Houellebecq ou BHL, Notlomb ou Angot, mais au-delà ? J'exècre Céline que d'autres, amateurs d'auteurs que nous partageons, adorent. Où passe la limite ? Laurence Cossé fait dire fort justement à l'un de ses personnages que la bonne littérature peut être élitiste ou populaire tout comme la mauvaise, cela est vrai mais ne nous aide pas à dessiner le cercle... Au-delà des personnages réels qui figurent en clair dans ce roman, il y a ceux qui y figurent sous des pseudonymes, roman à clés donc, transparentes au niveau des journaux tels Le Poing, le Vieil Observateur, le Bigarro, certainement moins quand il s'agit des auteurs masqués. Ce livre agréable à lire, qui donne envie de rester en compagnie de l'auteur, est-il lui même un bon roman ? Si oui, est-il de ces bons romans qui restent ? Car je suis convaincu qu'au-delà de la littérature alimentaire qui vise le succès, il existe une littérature d'époque, bonne, mais qui ne survit pas au milieu qui l'a produite, est-elle, cette littérature inférieure à sa sœur plus lente à percer mais qui sera sélectionner par la postérité ? C'est d'ailleurs une chose étonnante que ce consensus assez large qui se fait sur des auteurs qui deviennent classiques, que cette durée dans la contestation ou l'odeur de souffre qui dure, de certains autres, que cet oubli enfin qui frappe des œuvres de qualité qui n'en déméritent pas pour autant. Des bons libraires, des éditeurs qui ne seraient pas que des fabricants de livres à la chaîne, cela relève désormais - mais depuis très longtemps, peut-être toujours - du rêve, un rêve agréable. Mais où sont donc les librairies assisses ? Haut de page Emile ZOLA : L'Assommoir (1876) Zola n'est bon que lorsqu'un souffle passe dans son œuvre. Ce n'est certes pas le cas de ce plat roman ouvrier que ne traverse rien que la déchéance annoncée de l'héroïne. Je dois l'avouer je n'ai pas été jusque là et j'ai abandonné ce lourd pensum au deux cinquièmes. Il y a pire que ce manque de souffle dans une œuvre où l'auteur ne nous fait grâce d'aucun détail comme lorsqu'il nous rapporte le mariage de Gervaise et de Coupeau : le personnage de Coupeau est totalement invraisemblable mais correspond parfaitement à l'image que le bourgeois ou le prêtre - ces fainéants parasites - pouvaient se faire de l'ouvrier : un fainéant vicieux prêt à céder à ses mauvais penchants à la première occasion, pour Coupeau, se sera son accident. Cette détestable vision de l'ouvrier persistera longtemps et il y a peu encore, lors du débat sur les trente-cinq heures, j'entendis un crétin de jeune patron catholique nous sortir cette énormité : l'ouvrier inoccupé se laissera aller aux pires excès moraux ! Ce n'est certes pas le cas du bourgeois cet imbécile cupide qui joue à la Bourse l'argent volé aux ouvriers ! L'Assommoir c'est l'alcool, mal endémique non seulement du monde ouvrier mais de la société française de l'époque et cela durera jusqu'au début des années soixante du vingtième siècle et se prolongera même par l'alcoolisme mondain dans les classes privilégiées sous le patronage d'un état trafiquant qui encaisse les royalties sous forme de taxes. De ce coté Zola ne manque pas de courage, il en faut pour s'attaquer à une institution et les marchands de drogue - d'alcool - vignerons, négociants, mastroquets, tiennent le haut du pavé, sans compter le patronat odieux et cynique exploiteur que l'abrutissement des masses arrange bien, l'alcool était le TF1 du XIXème siècle . On a reproché à Zola de noircir, de ce coté je pense plutôt qu'il n'a pas été jusqu'au bout de l'horreur industrielle de cette époque et qu'il est resté très sobre, les cris d'orfraie de ses détracteurs n'étant que les émois de la pudeur bourgeoise devant l'exploitation dont cette classe est responsable. Le seul reproche que je fais à l'Assommoir, se situe au plan littéraire : l'ennui que distille la vie "honnête" de Gervaise, cet ennui illustre le fait que la littérature s'accorde mal des intentions, bonnes ou mauvaises et qu'elle n'est pas utilisable sans risques de dévaluation. Zola voulant décrire un monde pouvait difficilement soustraire cette œuvre au risque de longueurs. 1) Travail des enfants, absence totale de sécurité, ni congés, ni retraites, salaires de misère, chômage périodique... Haut de page D.P. (Denis Poulor) : Le Sublime (1872) On reprocha à Zola d'avoir plagié ce curieux essai dans l'Assommoir. Quel que soit le jugement que l'on porte sur ce dernier, ce reproche ne peut pas être pris au sérieux. Il est indéniable que ce livre a été au nombre des sources de Zola, cela ne va pas plus loin. Quelques pseudo proviennent de là, Cadet-Cassis, Bec-Salé, Mes-Bottes... certainement également l'intrigue concernant la chute de Coupeau. Poulor était très sensible - à juste titre au phénomène de contagion, Zola a voulu l'illustrer, le fils de Gervaise, apprenti, aurait été un sujet plus approprié à cette démonstration, c'est d'ailleurs à ce niveau que Poulor situe le problème le plus grave de contamination par l'alcoolisme. Récemment un responsable de la ligue anti-drogue qui disait que le drogué est un malade contagieux, malade il doit être soigné, contagieux il doit être isolé, ne disait pas autre chose que ce que Poulor écrit au sujet de cette drogue d'état sans égale au plan des nuisances sociales et sanitaires : l'alcool. La division en huit catégories et le nom donné à chacune d'entre elles est à mettre au crédit du scientisme de l'époque qui voulait que l'on classe tout, elle rend l'ouvrage un peu ridicule tout comme son ton général naïvement prétentieux. Les solutions proposées sont cependant intéressantes en ce qu'elles visent à faire de la classe ouvrière un ensemble sécurisé et responsable et les observations, illustrées par des faits, des dialogues, sont instructives. Denis Poulor nous a laissé un témoignage sur le monde ouvrier qui ne vaut pas celui que donneront les frères Bonneff, moins prétentieux, quelques dizaines d'années plus tard. Haut de page BAZOUGE : Les Grands Enterrements (1892) Bazouge, c'est le croque-mort, un ivrogne, que l'on croise le soir de la noce de Gervaise et de Coupeau à la fin du chapitre III de l'Assommoir. Derrière ce pseudonyme se cache le critique littéraire Francis Chevassu qui, en 1905, dirigea le Supplément Littéraire du Figaro après avoir tenu dans ce dernier la rubrique La Vie Littéraire. Dans ce livre agréable, illustré par Forain, A. Guillaume, Heidbrinck, Steinlein et Willette, l'auteur nous donne quelques portraits vachards de personnalités de l'époque sous forme d'éloges funèbres attribués à d'autres personnalités, mélangeant ainsi le pastiche et la caricature ou le pamphlet comique. On assiste ainsi aux obsèques de Francisque Sarcey dont Jules Lemaître dirait qu' "il fit son talent avec les parties de son esprit dont About ne se servait pas... " et que " Notre regretté maître avait cette bonne fortune qu'ayant réfléchi une fois dans sa jeunesse, il se croyait prémuni pour sa vie entière contre les surprises du doute. ". C'est ensuite, après Jules Clarétie et Henri Becque, à Renan à prendre la parole aux obsèques de Georges Ohnet, auteur à succès de l'époque. Renan lui-même est l'objet d'un discours attribué à Edmond de Goncourt. Toutée, un avocat par ses pairs et Le Bar Gy, acteur, par Maurice Barrès et Jean Coquelin et, pour finir, une mondaine, Madame Leprince par Arsène Houssaye et deux autres. Un petit plaisir comme on en aimerait quelques-uns de nos jours et dont nous ne pouvons pas apprécier toute la portée faute de connaître assez les données de l'époque. Haut de page Jean ANOUILH : Le voyageur sans bagage (1936) Le théâtre d'Anouilh se lit bien et le voyageur, Anouilh parla d'artificiel *1, entraîne le lecteur spectateur dans une anti-quête de soi, un rejet. Le héros, Gaston, depuis des années dans un asile pour cause d'amnésie, depuis 1918 exactement, il est un rescapé de la guerre, une guerre à laquelle on l'a envoyé avec son bardas à dix-huit ans, se voit confronté à son passé, à son enfance et à sa jeunesse au travers du regard des autres. Il refuse cette image d'un lui qu'il n'est pas, frère, mère, maîtresse-belle sœur, il fuira ces prisons pires que l'asile avec leurs grilles intactes après des années, prêtes à jouer de nouveau, trouvant refuge dans une autre enfance, une enfance sans passé. " Donner la mort, cela me paraît une excellente prise de contact avec la vie. " p228 (Pléiade T1) Une excellente prise de contact qui aura été celle de ceux qui ne sont pas eux-mêmes morts, dans cette génération assassinée. La pièce fut jouée pour la première fois par Georges Pitoëff au théâtre des Mathurins le 16 février 1937 et fut très bien accueillie par la critique comme par le public. *1 "Je me sens tout près d'un théâtre poétique et artificiel ... avec cependant des vestons, des chapeaux melon et les apparences du réalisme. " Cité par Bernard Beugnot - Pléiade - notice T1 p1290 Haut de page Claude AVELINE : Le temps mort (1944) Voilà un récit de l'occupation, une œuvre de la littérature clandestine. Edité par Vercors (Jean Bruller) ce mince récit nous plonge dans le monde la torture, de l'enfermement, le monde totalitaire du nazisme et de l'occupation allemande. On y suit une jeune femme dans les interrogatoires, les pressions, la prison et, finalement, le train pour l'Allemagne. Le récit est dépouillé, le point de vue de la femme est peut-être trop distant pour que, dans un récit si court, nous ressentions vraiment l'horreur de la situation sans faire appel à un savoir que nous possédons déjà. Comment traiter l'horreur en littérature ? Ce texte est précédé d'une ébauche de préface et d'une préface à l'édition serbe. Une occasion de rappeler encore une fois cette Serbie martyre de l'Allemagne dans deux guerres successives après avoir subie l'invasion ottomane durant des siècles, cette Serbie trahie par l'Europe qui a laissé des uniformes allemands foulés de nouveau son sol, qui l'a laissée mutilée - cela n'excuse pas les atrocités, mais cela les explique. Claude Aveline nous donne une explication du décalage entre l'horreur de la réalité nazie et son texte : " Nous ne doutions pas du crime collectif, nous ignorions sa mesure, sa démesure. " (p11) C'est peut-être cette ignorance de la démesure qui doit nous rendre prudent face à tout crime : le présent rend rarement compte de sa démesure ainsi la collaboration, pour des raisons qui auraient pu se justifier dans un autre contexte, en devenait, après coup, inacceptable. Une réédition de ce texte est disponible au Mercure de France (2008 - €7,50) Haut de page Excellente idée de l'éditeur Pascuito de nous donner, après une réédition de Zone verte, un inédit de l'auteur d'Hôtel du Nord qui fut peut-être une victime des staliniens. Yvonne est le récit de la rencontre d'un jeune peintre de talent avec une petite jeune femme qui va à son tour se lancer. Une partie des reproches formulés à l'encontre de l'auteur par Pierre-Edmond Robert, qui préface le livre, est assez sotte, elle concerne en effet l'émerveillement des personnages, surtout de Yvonne, devant les paysages méditerranéens " qui nous sont trop familiers ". Cet émerveillement était naturel dans les années vingt de ce vingtième siècle, on ne réécrit pas pour le public du futur en tenant compte de ce qu'il connaît ou de ce qu'il est et s'il n'est pas capable de se mettre dans la peau de ses ancêtres, de voir avec leurs yeux et d'entendre avec leurs oreilles, qu'il ne lise pas ! Dabit nous dit le plaisir de la découverte totale qui était celle de ces gens qui ne possédaient pas, comme nous, les images tueuses d'étonnements, de naïveté mais aussi d'émerveillement. Ils voyageaient beaucoup moins, plus tard. De quoi nous donner la nostalgie d'une époque où tout cela était possible et d'attirer notre attention sur des choses que nous ne savons plus regarder. Le récit peut paraître long, mais à aucun moment précis, ce n'est qu'un sentiment général qui passe vite sous la force de l'authenticité. Je ne sais qui a dit que la vérité n'était pas une valeur littéraire, ce qui est stupide puisqu'elle n'existe pas, ainsi qu'on le sait grâce aux philosophes, l'authenticité, par contre, est la vérité de la littérature, sans elle, style et savoir faire ne sont d'aucune utilité et que vaine gymnastique. On ne peut s'empêcher de comparer ce texte à La petite Chiquette, autre histoire de couple d'artistes écrite par un autre peintre. Dabit n'a pas la légèreté, la perception heureuse de la vie de Codet. L'époque n'est pas la même, leurs milieux d'origine non plus et Codet possède certainement une maturité qui manquait à Dabit quand il écrivit ce récit, l'argument enfin n'en est pas le même. Le personnage central, Yvonne, qui se découvre par son ami et au-delà est vraie et attachante. C'est elle que l'on suit, par elle que l'on vit même si le récit est fait par un narrateur et à la troisième personne. Elle nous fait toucher la réalité de la dépendance de la femme encore très forte à cette époque. On notera la présence d'une Raymonde, femme légère, dans cette œuvre, un prénom que l'on retrouvera chez le personnage de la fille de l'hôtel du Nord qu'incarnera Arletty. Yvonne ne pourra pas rester auprès de son compagnon, trop égoïste, trop machiste pour admettre le talent naissant et balbutiant de la femme. Ce livre qui n'a pas été travaillé pour la publication n'est pas indigne des œuvres accomplies de l'auteur. Haut de page Atiq RAHIMI : Syngué sabour. (2008) Je n'ai pas une grande confiance dans les goncourts, Les Bienveillantes avaient beaucoup moins besoin d'eux qu'eux d'elles et le palmarès des dernières années ne mérite pas vraiment le déplacement. Autre raison de me méfier : l'origine de l'auteur, non que je n'aime pas, bien au contraire, ces gens venus d'ailleurs qui adoptent notre langue et lui donnent souvent des accents nouveaux, mais je craignais qu'ils eussent joué la mode de la diversité, cette sombre connerie dont on nous rabat les oreilles jours et nuits, au titre de laquelle on instaurera un quota de noirs, de jaunes, de musulmans et de quelques autres, dans les instances gouvernementales ce qui fera que les seuls qui continueront à ne pas être représentés dans ce pays de merde aux élections truquées seront les autres, les pauvres cons d'ordinaires, - les seuls aujourd'hui qui n'ont pas le droit de se recommander de leur patrimoine culturel puisqu'ils ne sont pas une sacro sainte minorité mais une foutue majorité bafouée -. Les voleurs du pouvoir seront onze mille au lieu des dix mille actuels... et la saloperie continuera plus colorée, féminisée, exactement la même car on le verra tous les hommes, les femmes y compris, se valent dans la saloperie, penser le contraire serait du racisme. La diversité, c'est ce avec quoi les médiamerdeux évitent de traiter de l'accaparement du pouvoir par une caste de salauds, par des structures mafieuses, politiques, financières, affairistes, justicières ... Ce long préambule pour dire mon heureuse surprise en découvrant un ton - je préfère cela à un style. Un ton épuré, sobre. L'auteur nous parle comme s'il commentait une pièce de théâtre, un théâtre de mouvements où les paroles sont rares. On ne parle pas trop, la femme prie en répétant inlassablement ce nom de Dieu, un chaque jour, que ce con de mollah lui a prescrit. Tous l'ont abandonnée, elle reste avec ses deux filles au chevet du mourant, son mari, un homme à kalachnikov dont la respiration hante, obsède et dure comme une torture. Il est inconscient, la femme lui place les tubes du goutte à goutte, remplit les poches d'eau salée, sucrée, et elle parle. Elle parle devant cette tombe, cette pierre comme la pierre noire de La Mecque, celle qui explosera un jour de tout ce qu'on lui a confié. C'est sa vie qu'elle raconte, sa vie silencieuse, cachée, sa vie inavouable puisqu'elle n'avait pas le droit de vivre. Autour on se bat, des combattants passent, ennemis, amis, cela ne change rien, ils volent le coran, elle doit se faire passer pour une putain pour ne pas être violée. Mais le piège se refermera quand même. Un court récit, un prix Goncourt un peu mince mais non dénué d'intérêt au sujet duquel on ne peut pas ne pas remarquer qu'il correspond assez bien à une recette éprouvée : celle qui a guidé par exemple Paulo Coelho dans l'écriture de l'Alchimiste et qui, exploitée systématiquement amène infailliblement à la médiocrité qui caractérise cet auteur. Ecriture simple, bons sentiments ... la littérature demande encore autre chose ! Haut de page François COPPEE : Contes Rapides. (1888) Ces contes ne sont rapides que parce que courts et pris sur le "vif", de lentes fulgurances modestes et humbles. Encore ici l'auteur se cantonne à son domaine de prédilection : le petit peuple parisien. Que ce soit la comédienne vieillissante de En plein jour, le peintre reconnu de Filles de tristesse, les officiers de Mariages manquées ou la vedette des Pommes cuites, tous ces personnages et ils sont nombreux à concurrence de quatre cent pages de contes de cinq ou six page chaque, sont des anonymes éclairés un instant, un instant qui, parfois, est toute une vie vite passée, vite perdue. Qu'il se passe quelque chose ou qu'il ne se passe rien, il faut que le ton soit au rien et il l'est en permanence. Alors pourquoi s'y attarder ? " Mais puisqu'il est venu, il ira jusqu'au bout. On vient de donner l'absoute. Il prend la file, jette l'eau bénite, remonte dans son fiacre ; et le cortège se met en route vers les faubourgs, sous la pluie fine et froide. Puis, au cimetière, c'est l'éternelle et lugubre comédie : les gens, qui tout le long du chemin, ont rit d'un scandale arrivé la veille, et qui se composent un visage digne et chagrin en se rangeant autour d'une fosse béante ; l'orateur ridicule qui ment comme un dentiste, en parlant du mort, dans l'espoir de quelque réclame ; et, dans un coin, témoignage de la belle existence du défunt, sa maîtresse, une catin hors d'âge, dont le deuil semble un déguisement et dont les larmes font couler le maquillage. Il en a assez l'homme nerveux. Il prévoit qu'à la sortie il faudra encore distribuer des poignées de mains déshonorantes. " p 15 Une triste dérision, c'est ce qui plane sur toutes ces vies entrevues que l'on nous en révèle toute leur pauvre histoire ou seulement un moment significatif. Ce livre restera également, pour moi, le premier livre "image" lu grâce au nouveau "e-book" de Sony. A ce jour, j'emmagasinais des ouvrages, souvent oubliés, téléchargés de la Bibliothèque Nationale sur son site Gallica, me contentant de les parcourir ou d'en lire quelques pages sur un écran d'ordinateur trop encombrant et pas suffisamment ergonomique pour une lecture suivie. Désormais, je peux me promener avec cette bibliothèque de trois mille ouvrages - et autant encore sur deux cartes minuscules changées en un instant - et, au prix d'une loupe pour ajuster l'image du format pdf pas vraiment le mieux traité, lire dans un confort assez proche du papier. On peut même télécharger des livres nouveaux, mais les prix pratiqués par les éditeurs, proches des prix du livre papier quand ils ne sont pas les mêmes, et la qualité plutôt ringarde de la production contemporaine, seront encore longtemps dissuasifs. Nul doute que ces voleurs ne crient demain qu'on les pirate, ils abordent assez mal ce tournant technologique, dans la droite ligne des crétins de la variété, en essayant de nous plumer, encore faudrait-il que les plumes soient celles du paon et non celle d'un corbeau défraichi. En ce qui me concerne, je me contenterai de continuer de les ignorer. Haut de page François COPPEE : Le Coupable. (1896) De François Coppée on connaît le nom, certains ont lu quelques poèmes, on sait vaguement qu'il fut académicien, cela s'arrête là. Le Coupable commence comme un roman un peu mélo, bien écrit, orné de certains bons mots qui sont des plaisirs de lecture, et l'on voit rapidement dans quelle direction cela va évoluer sans que l'agrément d'une gentille lecture soit vraiment entamé. On part de la rue des Carmes à Caen, redoutable description où tout prend un sens, à l'opposé de ce fade Nouveau Roman et de ses pédantes et ridicules prétentions à l'objectivité -objectivité d'un pot de fleurs ! - qui marqua le vrai déclin des lettres françaises. Le héros auquel toute personne un peu trop cadrée dans son enfance peut s'identifier peu ou prou, va jeter sa gourme en descendant à Paris, n'en doutons pas. Erreur ! Le futur magistrat ne fera que s'acoquiner fort bourgeoisement avec une gentille cousette sous l'influence d'un sculpteur dont les dispositions ménagères ne sont pas sans rappeler l'Œuvre de Zola. Il travaille ferme au milieu des promenades à Meudon ou ailleurs, mais, à l'instant de rentrer à Caen, doctorat en poche, abandonnant comme il se doit la cousette, il lui laisse un joli petit cadeau ... dans le ventre. Pas de faiseuse d'anges, personne n'y songe. Quelques billets de cent pour solde de tout compte et le Magistrat - est-ce là sa faute justifiant le titre "le Coupable" ? - disparaît. On suit alors la cousette, elle va vers la misère, il semble que le trottoir lui soit promis comme l'auteur nous l'indique mais ... se trouve sur son chemin le bon menuisier - celui-là ne s'appelle pas Joseph - qui prend en charge bébé et maman. La jalousie vient, aiguisée par ce bébé, puis enfant, fruit d'autres amours ... La mère meurt d'une scarlatine contractée en soignant son fils qui reste avec le bon ouvrier. Taloches et corrections deviennent alors le quotidien, sans la contrepartie de l'amour maternel, de cet enfant qui, un beau jour, fugue et rencontre Natole ... Ce roman qui commence comme un vrai récit réaliste sans excès mais non dénué d'une certaine verve, évolue en petite étude sur l'enfance malheureuse et la façon dont elle est traitée par les institutions. Témoignage simple et intelligent d'un homme bon et plein de bon sens qui ne se laisse pas abuser par les cuistres pédants de la technicité (déjà !) *1 - " les tableaux à deux entrées " - , il devient un étonnant témoignage à charge contre cette France dont des imposteurs à Marseillaise, Famille, Patrie et Colonies, veulent, de droite comme de gauche, nous intoxiquer en nous faisant croire à son unanimité éternelle, aujourd'hui polluée par les petits imbéciles magrébins siffleurs d'hymne national et quasi criminels contre l'humanité à rubans rouges des Pétain et Papon. François Coppée, n'oublie rien pas même ces rosettes qui ornent les boutonnières des imposteurs *2. Quand la littérature tombe un peu, est mise entre parenthèse, le plaisir de voir les cuistres mis en pièces simplement et tranquillement prend sa place, il est mille raisons d'apprécier un livre et celle-là, croyez-moi, n'est pas la moindre ! Coppée évolue entre naturalisme et essai, entre populisme et charité, cette dernière l'emporte parfois, on lui pardonne bien volontiers, la cause est bonne. " On ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments " nous dit-on. Peut-être, mais il y a de belles pages dans ce livre, de beaux chapitres devrais-je dire. Elles sont mises au service non pas d'une bonne intention - l'enfance malheureuse mal traitée pas les institutions -, mais on égratigne d'autres choses bien suspectes aujourd'hui encore : la justice, la peine de mort par exemple qui compte encore des nostalgiques et même ce colonialisme que les deux cents députés fascistes, le cul carré dans le velours du Palais Bubon glorifient. On pourrait croire que Coppée répond à Sarkozy qui, plus de cent ans plus tard est encore assez stupide, assez obtus, assez prisonnier des schémas de l'extrême droite pétainiste (tout comme son ancienne rivale Royal) pour ressortir les modèles qu'il met en cause en 1896 - et ces gens se prétendent "modernes" *4 ! Le roman se termine bien, ce qui est peu vraisemblable dans la réalité et le haut magistrat qui se dénonce publiquement pour sauver un bâtard devenu assassin qu'il a jadis abandonné, dont il se sent responsable est bien improbable, on connaît cette engeance : elle ne sait pas que le remords existe et nous en donne des preuves quotidienne *3. Tout au long de cette lecture j'ai apprécié l'habileté d'un auteur qui autant certainement par tempérament que par intelligence a su ne pas créer de situations extrêmes pour défendre son point de vue, justifiant ainsi peut-être les deux opinions sur son œuvre, qui vont dans le même sens, d'Anatole France et de Jules Lemaître *5. L'enfance malheureuse était déjà évoquée dans un poème des Poèmes Modernes ( 1867 - 1869 : Enfants trouvées) " Cette cohue de volumes, ce fatras de jurisprudence et de procédure, vous rappelaient immédiatement combien le droit et l'équité sont des choses différentes, et quel mal, à peu près inutile d'ailleurs, les hommes s'étaient donnés, depuis l'origine des sociétés, pour combattre, avec des règles écrites, le fond de barbarie de leur nature. " pp 4-5. " Certaines gens sont jeunes à la façon dont les enfants ont la rougeole ou la scarlatine. C'est une courte maladie dont on ne se souvient plus dès qu'on en est guéris. " p 15. " Quand la duchesse douairière de Château-Branlant s'aperçoit que le vicomte de la Houstepilière a fait danser trois fois de suite Mlle de la Tour-prends-garde, immédiatement elle songe à manigancer ce brillant mariage et voit déjà son meilleur ami, l'évêque in partibus de Seringapatam, bénissant les jeunes époux devant tout le faubourg Saint-Germain empilé dans Sainte-Clotilde. " p 59. Au retour de Paris, du fils, après une année scolaire : " Au milieu de ses recueils d'iniquités légales, le vieux Conseiller, hivernant dans dans sa cravate blanche comme un navire pris par les glaces du pôle Nord, daigna pourtant se lever à l'arrivée de son fils et lui mit au front un baiser qui lui donna la chair de poule. " p 67. " Mais diable ! méfions-nous de l'attendrissement. Natole et Chrétien (deux enfants de dix ans) sont de grands coupables. Vite, un code ... Coucher dehors, importuner un bourgeois qui digère en lui demandant la charité, dérober pour deux sous de fruits secs à un honorable négociant, blanchi dans la vente à faux poids, c'est abominable, c'est prévu par la loi ! Cela s'appelle vagabondage, mendicité, vol ! ... " pp 125-126 Le chapitre XI est consacré à la description dont sont traités les enfants vagabonds : " Il paraît que ces monstruosités sont indispensables et que, sans elles, la société s'écroulerait comme un château de cartes. Soit. Mais je demande la permission de ne pas m'extasier devant cette société si peu solide, et je commence à croire que le "Progrès" n'existe guère que sur l'enseigne des cafés de province. " p 137 Les années passent, les époques se succèdent, les modes reviennent, les imposteurs demeurent et la belle tirade de François Coppée reste hélas d'actualité : " Tous ces gros bonnets, dont on n'imprime le nom dans les journaux qu'avec l'épithète d'éminent ou de distingué, - des économistes qui étaient arrivés à l'Institut pour avoir visité toutes les geôles de l'Europe et des deux Amériques, des statisticiens qui vous avaient dit à un haricot près, ce qui se consomme dans les bagnes du monde entier, tous ces gens graves et compétents étaient d'accord sur ce point que, pour transformer en petits saints les enfants voleurs et vagabonds, il n'y a rien de tel que la vie pastorale, que les travaux de la campagne. On avait publié, sur ce sujet, des charretées de lourds rapports, de mémoires indigestes, où, parmi les accolades et les tableaux à deux synoptiques, circulait un parfum d'idylle. " p 143 " Une vérité officielle, et par conséquent incontestable, c'est qu'on ne redevient vertueux qu'en binant des pommes de terre et que rien ne réveille mieux le sentiment de l'honneur que d'arracher des betteraves. " pp 143-144 " Les fonctionnaires à rosette rouge n'avouèrent pas qu'ils s'étaient trompés. Quand vous verrez un de ces importants messieurs reconnaître modestement son erreur, venez me le dire, mon cher ami, et je paie une tournée ... et l'un de ces personnages hauts sur cravate publia même ... un fort in-octavo à sept francs cinquante, qui prouvait une fois de plus, à grand renfort d'accolades et de tableaux à deux entrées, que la guérison morale des enfants vicieux et de la culture intensive des carottes sont choses adéquates. " p 145. La charge sur les mœurs républicaines est parfois lourde mais ... cette troisième république sera celle de Panama et de Stavisky comme la quatrième, plus courte sera celle de Laniel et des piastres et la cinquième, pas encore terminée, celle du Crédit Lyonnais, d'Elf et de bien d'autres turpitudes financières - et gageons que ce n'est pas fini ! " Il obtint même la place sans être protégé, pour ainsi dire. Tout au plus lui fallut-il la reconnaissance de quatorze députés et de huit sénateurs sans tenir compte d'une heureuse coïncidence par laquelle il se trouvait être le beau frère du concierge de la maîtresse d'un ministre. " p 149. Sur l'efficacité des pénitenciers d'enfants que d'aucuns tocards d'aujourd'hui rétabliraient bien comme si les dégâts de la gestion calamiteuse de la DASS ne suffisaient pas : " ... ils sont entrés vicieux dans le bagne, ils en sortirent scélérats ... l'absurde régime de la promiscuité qu'on leur impose. Les pénitenciers d'enfants sont des pépinières de voleurs et d'assassins. On les enferme pendant de longues années avec l'espoir - oh ! bien faible - de les amender ; puis, un beau jour, on les lâche exaspérés contre le sort, perfectionnés dans le mal, mûrs pour le crime. " p 157. L'écrivain cède soudain le pas à l'homme indigné : " Mais dans la pratique, ce que j'ai vu, de mes yeux vu, est odieux. Des bagnes, vous dis-je, des bagnes, où des créatures irresponsables sont soumises à toutes les souffrances morales et physiques et où il n'y a pas plus de charité que de beurre dans la ratatouille des cuisines. " p 159. La visite de l'inspecteur à la colonie pénitentiaire est un petit chef d'oeuvre, pp 170-177 (chapitre XI) Le père biologique, magistrat, celui qui abandonne " par respect pour ce que le monde appelle l'honorabilité " épouse une riche héritière. " Et, une heure après, il s'agenouillait à coté de Mlle Camille Letournel, devant le maître-autel de l'Abbaye-aux-Dames, en présence de toute la belle société de Caen en habits à manger du rôti, sous l'harmonieux mugissement des grandes orgues. " Les jeunes mariés héritent rapidement chacun de son coté et c'est bien : " Car l'opinion, toujours animée, comme on sait, par le sentiment de la justice, estime que la vertu sans la richesse est un spectacle immoral. " p 182. *1 Nous sommes envahis et dominés par les "spécialistes" et autres "techniciens" qui ne sont, comme le laisse entendre - en 1896 - François Coppée, que des gens qui ont eu le temps de mettre en forme en de copieux rapports, leurs multiples observations utilisées à l'avantage des filous qui les paient et, en embuscade, attendent d'en tirer profit. L'épaisseur de leur production graphitique est leur seule valeur et la seule véritable technicité dont ils disposent est l'utilisation des outils de mise en forme. Experts, analystes, économistes, sociologues, pédagogues, et autres techniciens, sont des mercenaires décérébrés au service des groupes dominants qu'ils servent par n'importe quelles théories fumeuses comme les grandes crises financières, répétitives, non prévues, gérées à la va-vite sans en tirer les conclusions qui s'imposent, le montrent régulièrement entre autres. Le principe est simple : nous disposons des moyens de pondre de multiples études sous lesquelles nous allons vous anéantir ; les arguments, tous aussi fallacieux les uns que les autres, mais divers, seront exploités en rangs serrés et personne ne pourra soulever la chape de plomb de l'incompétence ainsi mise en forme et en discours. Personne ... sauf un peu de bon sens devant les échecs à répétition. Mais là, les "spécialistes", "techniciens", "savants" des fausses sciences dites "humaines" parce qu'elles font de l'homme un objet, ont encore la parade : hier populisme, aujourd'hui poujadisme, - l'épicier de Saint-Céré a fait aux imposteurs le don justificateur de sa personne nauséeuse - c'est ainsi que l'on qualifie et balaie d'un revers de main olympien les objections des gens sensés et que l'on continue à encaisser en rubans rougeâtres, nominations, prix divers et euros sonnants et surtout trébuchants les deniers de la lâcheté, de la malfaisance sociale et de la sottise scientiste. *2 Hélas François Coppée ne restera pas sur ces positions assez progressistes voire presqu'anarchistes. Un retour à l'Eglise catholique le plongera dans la plus pure réaction et en fera une sorte de mutilé, antidreyfusard acharné. *3 Ainsi, le gros incapable de procureur de l'affaire d'Outreau, reconnu innocent par ses pairs - ben voyons ! - qui déclare envoyant de nouveau en prison l'innocent qu'il y a placé durant plusieurs années et dont il a brisé la vie : " Il n'y a pas de crédit sur la justice ", non, mais il y a des coups de pieds au cul d'un procureur qui se perdent ! Ailleurs, les magistrats qui, ayant envoyé en prison durant six années, un innocent, lui font encore avant de le libérer, accomplir les trois mois de prison qu'il a récolté ... en prison ! Ces gens n'ont ni conscience, ni âme humaine, ni intelligence, il est dramatique de laisser de tels tocards exercer de quelconques droits sur leurs concitoyens qui, même les plus pervertis, les valent bien mieux qu'eux ! *4 A l'heure d'aujourd'hui, ils n'ont que cent douze ans de retard sur l'auteur de ce livre ! *5 " S'il suffit d'une médiocre culture pour le comprendre, il faut avoir l'esprit raffiné pour le goûter entièrement. " Anatole France, La Vie littéraire, 1ère série, Trois poètes, p138 Cercle du Bibliophile. " nul, si ce n'est peut-être M. Theuriet, n'a exprimé avec une sympathie aussi vraie la vie des pauvres foyers, des foyers de tout petits bourgeois, leurs habitudes, leurs soucis, leurs plaisirs, leurs ambitions ; nul ne nous a mieux fait sentir, sous la mesquinerie des détails matériels, qui devient touchante, l'immortelle poésie du cœur. " ou encore : " ... l'âme d'un titi supérieur sonne dans son rire, dont il est impossible de ne pas aimer le timbre légèrement nasillard. " Jules Lemaître - Les Contemporains, VI François Coppée. François COPPEE : (Francis Joachim Edouard dit François ...) Né et mort à Paris, 1842 - 1908 Académie Française en 1884. Poète des humbles et de Paris, il eut une influence certaine sur ses successeurs, même si sa poésie est aujourd'hui considérée comme manquant de force. Ce parisien doué d'une grande sensibilité et de beaucoup de délicatesse fut le chantre des petites gens de sa cité. Après une grave maladie, il se convertit au catholicisme en 1898, rappelant ainsi que la religion peut-être une séquelle d'une maladie ou une maladie sur une maladie. Haut de page Jean Marie Le CLEZIO : Ritournelle de la Faim. (2008) Depuis longtemps j'achète les livres de Le Clézio au fur et à mesure de leur parution, sans les lire, avec l'intention "d'y venir" un jour. En trouvant ce dernier opus je me suis dit qu'il était temps de passer à l'acte. Une semaine plus tard, le prix Nobel lui était attribué ce qui acheva de me décider. Le ton de ce roman est neutre. Le narrateur nous parle d'une Ethel qui regarde sa vie sans beaucoup d'émotion du moins c'est ce que l'on ressent. Le Nouveau roman est passé par là et les dégâts qu'aura fait cette école de la pédanterie et du ridicule ne sont pas près de passer même chez les auteurs les mieux doués. C'est dommage, le sujet méritait mieux, l'auteur également certainement. Pourquoi donc nos concitoyens ont-ils besoin quand ils sont cultivés de mettre entre la vie et eux un regard qui se veut "objectif" et qui n'est que décourageant ? L'époque est-elle à un tel désenchantement ? Peut-être. Alors je fais demi-tour et je me dirige de nouveau vers cette fin du XIXème et ce début du XXème, quand les écrivains affectaient peut-être moins d'être des intellectuels mais ne cachaient ni leurs sentiments ni, surtout, ceux de leurs personnages. Pourtant on a envie de s'attacher à ce récit, de suivre l'auteur dont on perçoit qu'il ne doit rien aux fumistes de l'écrit-savonnette qui, par exemple, s'écrivent durant six mois pour gratifier le public de leurs mirobolantes prouesses épistolaires. Alors ? Devrais-je me remettre en cause ? Je rejetterais la littérature - la bonne et celle de Le Clézio en fait partie - parce que je rejette mon époque ? Peut-être ! Il est vrai que cette époque est pire que les autres puisque c'est elle que je subis. Les autres, je les regarde au travers d'une vitre si épaisse qu'elles ne sont plus dangereuses : le temps. Un verre sécurit, un blindage que ce temps passé qui ne peut plus nuire directement ! Surtout quand entre lui et moi, il y a eu la seconde guerre mondiale et le nazisme ! Quand il est patent, irrémédiable, que l'homme ne sait pas, n'est pas capable, d'utiliser ses invention, de profiter intelligemment de ses technologies ! Le nazisme ... c'est bien là que tout se joue ! " La Seine doit avoir l'aspect qu'elle avait ces jours de juillet 42, peut-être Léonora et les autres l'ont-ils aperçue entre les barreaux du car de la police tandis qu'ils roulaient vers le vélodrome. Les fleuves lavent l'Histoire, c'est connu. Ils font disparaître les corps, rien ne reste très longtemps sur leurs berges. " p204 Mais sur cette berge, tout est resté. Dans les salles des sous-sols crasseux de la Préfecture de Police, ceux qui communiquent avec le Palais de Justice, se jouent encore des drames dignes de la police des rafles, de la justice des cours d'exception, ce sont tous les murs qui hurlent la mort donnée par des gens qui portaient le même uniforme, chantaient la Marseillaise aux grandes occasions et dont les chefs arboraient la légion d'honneur ! Ce sont des murs témoins des vieilles saloperies et des nouvelles commises par la même droite bourgeoise, hier hitlérienne, aujourd'hui libérale ! La vie glauque du sursis, la vie d'une humanité condamnée qui marche sans le savoir toujours à sa mort, qui se démène parfois ridiculement pour éviter la fonte des glaces polaires, comme si cela servait à quelque chose, il s'agit bien de la montée des eaux quand on a la tête sous la merde ! Oui, ce ton convient peut-être à tout cela, ce ton et celui-là seul. L'amour du passé ne concerne en rien ce passé, il n'est que fuite du présent. Comme va fuir l'héroïne avec son mari vers ce Canada où n'existe pas ce trou au cœur de la ville : " Pourtant Laurent ne pouvait cesser de penser à cette plaie ouverte, cette zone de silence au centre de Paris, l'affreuse piste cycliste, les gradins, les portes refermées sur ces hommes et ces femmes, ces enfants. Arrêtés chez eux à l'aube, et conduits sans méfiance, inconscients de ce qui les attendait. " p191 A partir de 1942 le récit semble changer de ton, c'est imperceptible, le narrateur pas plus que son héroïne ne peuvent certainement demeurés neutres, l'indifférence est impossible, ce n'est plus d'une histoire qu'il s'agit, mais de notre histoire, non parce que je suis né en 1942, mais parce que nous sommes tous morts en 1942. " Peut-être n'y avait-il pas eu de guerre, songeait Ethel. Comme pour elle et sa famille errant sur les routes, puis cachées dans la montagne. Seulement des crimes, des crimes et des criminels, des bandes lancées dans les campagnes pour piller, tuer et violer. " p192 L'horreur est certainement que cette supposition est plus belle, plus supportable que la réalité ! On l'aura compris je commence par des réserves et je termine ce petit compte rendu très personnel par une approbation, une sorte d'adhésion. Le silence de Le Clézio, son isolement, se chargent de sens même si ce que je ressens ne correspond pas à la réalité. Haut de page René BAZIN : Le Blé qui lève (1907) René Bazin n'est pas Paul Bourget. Ces deux contemporains ne font que partager les mêmes convictions et les mêmes adversaires. Disons que Paul Bourget, écrivain d'idées et analyste, se montre plus pugnace et en même temps fait une part plus juste à ses adversaires quels que soient ses partis-pris. Ceux qui, aujourd'hui, lisent avec délices les romans nostalgiques de la terre devraient se pencher sur le Blé qui lève. Ils y trouveraient un instantané pris à une époque de mutations sociales, techniques et politiques, les trois domaines étant liés. Les portraits de personnages un peu en images d'Epinal sonnent quand même juste. Mais on sait où sont les bons et les méchants sans risque de se tromper. Les affiliés à la CGT sont de vrais méchants sauf le premier président qui était un pur, aussi devient-il la victime des autres. Mais, il est vrai qu'il avait commis la faute de quitter son Maître, le fermier chez lequel il avait été placé à l'âge de douze ans et chez qui il s'était fait une place, dormant dans une bauge. Le curé est un bon, le fils du seigneur du coin également, le père, général qui s'est laissé corrompre par les idées et règlements de l'armée républicaine est, on le devine, un bon, dévoyé, il ne sait pas se faire respecter de sa femme, une parvenue égoïste, futile et superficielle, arrivée pauvre au mariage, ni protéger son patrimoine. Par contre, l'ancien lieutenant, démissionnaire de l'armée parce qu'il n'avait pas le droit d'y prêcher le Christ à ses hommes est un authentique Bon. Aussi, réfugié sur ses terres, il les fera prospérer et élèvera avec beaucoup de succès sa jeune fille sensible, intelligente et responsable. Ha ! Si les gendarmes servaient encore le Crucifié ! Une description du dimanche chez les paysans "infidèles", qui préfèrent le cabaret à l'église, en dit long : " Toute cette population, désœuvrée pour un jour, cherchait à s'évader de sa condition ordinaire, et, ne pouvant y réussir que très peu, elle enviait la richesse comme une puissance souveraine, celle des bois, celle des châteaux, celle qu'on peint dans les feuilletons, celle que raconte les livres ..." et de préciser : " Le fond de la bête humaine, orgueilleuse et violente, se trahissait dans des mots, des regards. On haïssait partout, plus ou moins. " p177 Ne connaît-on pas la solution ? " C'était le dimanche rural, chef d'oeuvre de l'ennui quand la prière a disparu. " p178 Ah! la prière ! A sa mère le curé peu écrire : " parce que tu es la pauvreté bonne. " : elle prie ! Il y a quelques années à peine, un chef de PME ne déclarait-il pas encore que les loisirs étaient pour son personnel l'occasion de toutes les débauches ! " Priez, merde !" La description des gens du syndicat est d'ailleurs tout à fait suggestive : " Supiat, d'un coup de reins, se mit à genoux, puis, s'allongeant, s'appuyant sur ses mains, resta tendu, comme une bête, vers Ravoux. C'était bien le renard qui évente le gibier. Tous les appétits flambaient entre ses cils. Tournabien passait et repassait son couteau sur son pain, comme sur une pierre à aiguiser. Lureux riait en dessous, les yeux à terre, pensant à ses créanciers que la révolution l'encourageait à ne pas payer. ...." pp 108/109 René Bazin n'est pas un analyste, c'est un écrivain d'ambiance, il sait faire sentir par des situations, des descriptions de milieux, il écrit bien, il sait attacher à ses personnages, la dernière partie du roman, en particulier, contient des pages assez belles. Un tel livre, nonobstant ses qualités, mérite-t-il l'oubli sous lequel il a sombré ? Il faudrait un vrai réveil des sacristies, Dieu nous en garde dans sa Grande Bonté puisse-t-il plutôt endormir également les mosquées et les temples, pour en refaire une œuvre à la mode ou une référence à ne pas oublier ! Le converti du Blé qui lève en annonce cependant bien d'autres qui firent entre les deux guerres croire un temps au renouveau de l'Eglise mais que, dans sa grande sagesse, elle sut décourager, tradition ou pas. Haut de page Clément VAUTEL : Le fou de l'Elysée. (1939) Bien oublié le pauvre Clément Vautel, en France il est préférable d'être sot et pontifiant, on peut y gagner le Panthéon, que d'être gai et insolent, on n'y gagne que l'oubli sous le mépris des imbéciles qui font la loi et la font respecter. Clément Vautel dont on se souvient parfois des deux titres : Mon curé chez les riches, Mon curé chez les pauvres, est banni des dictionnaires de littérature qui sont réservés à Paul Valéry dont la profession était justement : l'intelligence. En 2008, quand on lit ce titre, on pense à un petit personnage, ambitieux naïf et méchant, agité, bourré de tics et habitué des déclarations stupides et des insultes incongrues. Le fou de ce roman ne tient pas le même rôle, il n'est que Triboulet, le fou du Président dans la reprise du rôle ancien des fous du roi. La légèreté dénuée de prétentions de Clément Vautel, une écriture agréable, font mouche. Tout commence par le dérapage qui manque de conduire le Président sous un taxi lors de sa promenade pédestre quotidienne et matinale. Il est sauvé par un vieil ami plein de fantaisie à qui il songe immédiatement pour tenir le rôle. " On commence par lancer un cerf-volant et on finit par créer l'aviation. " p29 Notre Triboulet commence par s'attaquer au président du sénat. Il est un peu inquiet du résultat de ses plaisanteries mais découvre que les députés se comportent souvent de la même façon, aussi sottement. C'est que les bouffons sont nombreux à la cour du Président mais ceux-là " ne sont, hélas !, pas des fous, ce sont des imbéciles. " p30 Ce n'est d'ailleurs pas toujours le fou qui énonce les vérités, il provoque et amène ses interlocuteurs à sortir de leur rôle. Aussi, quand il suggère au Président de faire vœu de pauvreté, il obtient la réponse suivante : " Je ne suis pas campagnard. Et une certaine austérité paraîtrait déplacée, insolente, inquiétante. La République n'est plus basée sur la vertu. Nous avons fait des progrès depuis ce brave Montesquieu. " p32 Haut de page Jean LORRAIN : Du temps que les bêtes parlaient. (1911) Le premier chapitre semble un de ces contes fantastiques de Marcel Aymé dans lesquels tout se passe de la façon la plus rationnelle possible autour d'une proposition fantastique. Il se termine dans une explication on ne peut plus rationnelle : le perroquet de Madame Germont qui sert de transition au second chapitre : l'histoire de la maîtresse et de la perte du perroquet. On égratigne fort au passage la province, son hypocrisie et ses préjugés autant que le monde rural qui lui est encore souvent lié : " Lassé de tant de visites, rebuté de tant de sottise et revenu du succès, peut-être avait-il gagné les futaies hospitalières du Pendu, ravi de retourner à l'état sauvage après avoir vu de près la malfaisance des hommes. " p11 (Il est le chat Milou, le chat qui parle.) " C'est ainsi que se venge la province, anonymement et lâchement. Malheur à qui n'a pas su lui plaire !" p22 Il y a une morale à l'histoire du perroquet : " Il faut toujours duper les cœurs généreux. Il n'y a point de bonheur sans mensonge. " p26. Dans le troisième chapitre on voit un crapaud jouer dans un vieux château les oies du Capitole et c'est une bonne transition pour le quatrième et dernier chapitre de cette première partie du livre qui lui donne son titre : Les oies de Pirou. Tout cela sur fond de descriptions justifiant certains traits normands, de légendes et de récits de la sombre et tourmentée campagne normande. La seconde partie, du Temps des belles Dames, commence par une histoire de tas de fumier et de millions, elle nous emmène de Normandie en Venaissin, la belle tombe nue dans les bras d'un niais qui l'épouse, la seconde histoire au contraire nous dit la révélation qui tue les épousailles. Dans la dernière partie du livre, Portraits littéraires et mondains, Lorrain nous donne des portraits de vedettes du monde des arts et du spectacle. Sarah Bernhard, Gustave Moreau, Daudet, Péladan, Barbey, Huysmans et d'autres, portraits brillants, souvent intelligents. Ce recueil composé de textes divers et dissemblables rassemblés après sa mort, donne une idée du talent de l'auteur tout en manquant d'unité. Jean Lorrain est un de ces auteurs méprisés de la critique officielle toujours prompte à enterrer sous un qualificatif bien choisi, pour Lorrain ce sera décadent, un auteur peu propice aux études professorales dont crève la littérature. Un public cultivé, amoureux des belles lettres, indifférent aux moralistes de tous bords, ne l'a pas oublié. Il est un témoin incontournable de ce que l'on a appelé la Belle époque - qui, on le sait, n'a pas été belle pour tout le monde. Haut de page Robert BRASILLACH : Notre avant guerre. (1941) Les références de citations renvoient à l'édition en livre de poche de 1973, 448 pages. La première moitié du livre concerne la période des études à Louis le Grand d'abord, à Normale ensuite. Brasillach nous donne ici un panorama non de l'époque mais de la jeunesse calme de petits bourgeois sans problèmes. Sa référence à l'anarchisme même dans un sens étroit et limité fait sourire. On à d'abord du mal à entrer dans le récit, la langue est correcte mais plate et il faut plusieurs chapitres pour s'y prendre. Les notes concernant la fréquentation des Pitoëff sont intéressantes comme celles sur Jouvet, Brasillach s'allume quand il parle théâtre et il en parle bien. Quand il aborde le domaine des idées, il devient un simple croyant, sa Bible est fasciste, pas d'explication, de la propagande pure et simple, un certain manichéisme qui n'est pas sans rappeler les textes des communistes de la même époque. Le récit du voyage en Italie n'est pas le Retour d'URSS de Gide pourtant évoqué un peu plus tôt avec plaisir. Les enfants sont radieux, ils chantent à cinq ans des chants fascistes et nationalistes, cela ne choque pas Brasillach, au contraire. Que l'on mette Maurras en prison est un scandale, il n'a fait que menacer de mort Léon Blum et ses ministres et encore ... au conditionnel, "s'ils font ...". Curieux cette manie de proférer des menaces et des sentences de mort à l'extrême droite, c'est une radicalisation des jugements bienpensants de la droite, il est vrai que ces jugements sont aujourd'hui devenus également le fait de la fausse gauche pseudo socialo-libérale (débrouille toi comme tu pourras !) et que l'on condamne en France pour délit d'opinion. L'antisémitisme de Brasillach est partie du dogme : tous les Juifs deviennent banquiers et tous les banquiers sont Juifs, le monde est simple ! La plongée dans un monde autre, un univers qu'aujourd'hui peu imaginent parce qu'il est limité à sa représentation diabolique, est instructive. Quand Brasillach nous parle de Rebatet, son beau-frère, il nous dit "... toujours justement irrité, le plus opiniâtre et le plus violent d'entre-nous, ... il est antisémite ... il établit autour de lui un climat de catastrophe et de révolte auquel nul ne résiste. " pp277-78 Un vrai petit fasciste en somme ! C'est en écoutant cet homme " capable même de bon sens ", " que la foule se sentait prête à tout, à la révolution comme au pogrom. " p283 Au moins sait-on à qui on a affaire ! Ce climat de violence et de catastrophe (venant des autres bien entendu) n'est-il pas une des caractéristiques de la propagande fasciste ? Plus loin Brasillach nous dit, parlant de la camaraderie : " ... elle a besoin aussi de confiance, de sympathie, de gaieté et de ne pas trop se prendre au sérieux." pour conclure : " ... il faut le sens du gang. " Ne pas trop se prendre au sérieux certes, mais on ne s'occupe pas alors de politique et de la vie et de la mort des autres ! Le sérieux devait le rattraper dramatiquement comme l'on sait. Parlant de 1936, Brasillach nous dit : "... la pègre envahissait les rues. " comme si elle devait demeurer confinée dans ses usines et ses ghettos ! Dans cette pègre était mon père, ouvrier très sérieux, qui n'a de sa vie mit les pieds dans un bistrot et nullement mérité ce mépris de classe. Heureusement les ouvriers fascistes italiens, sont quant à eux : " le petit peuple italien ironique et chantant. " On présente souvent la seconde guerre mondiale comme l'affrontement des idéologies alors que la première aurait été celle des nationalités. Rien n'est plus faux. En 1939, la seule idéologie nouvelle à vocation internationaliste, le communisme, est morte depuis longtemps et est au service, comme les autres idéologies, des nationalismes. Brasillach le perçoit, hélas pour lui, il n'en tirera pas la conclusion après la défaite et préférera l'idéologie au nationalisme alors que c'est bien le second qui mène le conflit. " C'est le temps où, devant les autres nationalismes, le nationalisme français prend plus nette conscience de soi-même ..." p301 Les idéologies, Action Française en France, fascisme en Italie, communisme en URSS pour la Russie, nazisme en Allemagne tandis que le christianisme tente de se refaire une doctrine sociale et politique dans un paternalisme dur et fascisant au Portugal et, dans le sang, en Espagne, n'utilisent les idéologies, à l'extérieur, que comme moyen, jamais ces courants ne perdent de vue leur essentiel : la nation source du pouvoir et instrument de l'emprise sur le monde. On pourrait ajouter à ces idéologies, le mercantilisme libéral anglo-saxon, moins romantique mais bien plus efficace, c'est le seul qui survivra, lui, ruine les pays dans la paix armée. Manque de sérieux, propagandiste et romantisme viennent au secours de la dérision dans cette proposition : " Peut-être en effet, comme la science distingue l'homo faber et l'homo sapiens, peut-être faudrait-il offrir aux amateurs de petites étiquettes cet homo fascista né en Italie sans doute mais qui peut réclamer lui aussi, la dénomination universelle de l'entomologie latine ..." p302 Evoquant Léon Degrelle auquel il consacrera un long texte publié indépendamment Brasillach écrit : " ... et il me servait à comprendre, sur un autre plan, comment les chefs de l'Europe avaient réussi à gagner leurs peuples, en leur parlant le langage qu'ils attendaient. " p308 Cela demeure hélas vrai aux Etats-Unis, en Russie, en France ou en Italie par exemple et désigne toujours la même médiocrité sur le fil du rasoir qui sépare les démocraties vaseuses du totalitarisme. La partie couvrant les événements précédant la guerre est certainement la plus intéressante. Brasillach parle de l'Espagne, puis de l'Allemagne. Il considère Bernanos comme un fou, il ne devait pas être le seul dans ce milieu à penser ainsi après les Grands cimetières sous la lune. Ses considérations sur Hitler, ses yeux, sont assez étonnantes surtout l'admiration pour " l'Archange de la mort !". On a peur de trop bien comprendre ce qu'il veut dire quand il rapporte sa réponse au Rabbin : " Le pogrom n'est d'ailleurs pas une solution parfaite. " ! p384 Intéressant également ce rappel de la Pologne récupérant une ville sur la Tchécoslovaquie, profitant de l'agression de Hitler, vraiment ce pays qui n'a pas souvent été capable de se gouverner est passionnant puisque, comme l'URSS plus tard à ses dépens, il se fera hyène pour dépecer en nécrophage son malheureux voisin ! La position de Maurras avant guerre est largement décrite, pas de guerre, pas de nouveau massacre. Après le premier génocide cela n'est pas condamnable, cela l'est d'autant moins que la troisième république s'est montrée tellement incapable de gérer l'après-guerre qu'elle sombrera avec le pays dès le premier choc. Encore une fois ce n'est pas la position anti démocratique que l'on retient, la démocratie s'étant montrée tellement corrompue et inefficace qu'elle n'est guère défendable, c'est le choix de substitution qui l'est encore moins et les enthousiasmes de Brasillach nous apparaissent aussi légers que ses raisons sommaires. J'ai souvent entendu des gens reprocher de retenir à l'encontre de Voltaire des phrases antisémites, le fait que Voltaire et Napoléon figurent en bonne place : "A Nuremberg se tient une grande exposition anti marxiste ... les théoriciens racistes ont fait une place à Voltaire et Napoléon, dont ils affichent en grosses lettres des phrases antisémites. " p342, devrait faire réfléchir. Chacun peut avoir ses points faibles, ne pas le reconnaître n'est-ce pas faire un cadeau à l'adversaire ! Céline, le fou furieux est évidemment cité en bonne place pour ses horreurs du même ordre et devient une sorte de demi-dieu ce qui permet de mieux comprendre que son action n'a pas été " gratuite " et est bien entrée dans les campagnes préparatoires à l'extermination. Une lettre de Claudel figure dans les derniers chapitres, elle parle de Corneille et son contenu iconoclaste fera plaisir à tous ceux qui ont subi le Cid en classe de français. (p403-404) Le voyage final en Espagne fasciste n'échappe pas au manichéisme de Brasillach seule perce par moment une sympathie complaisante pour ces rouges égarés qu'il rencontre et que le nouveau régime traiterait avec "mansuétude" - en lui donnant des sépultures chrétiennes peut-être ? Brasillach n'a pas la profondeur de Drieu la Rochelle, il ne porte pas les blessures du premier conflit, il n'a aucun recul sur ses engagements, ne semble pas penser sa position réservant son intelligence au dénigrement systématique de l'ennemi. Le voyage dans son univers à partir de ce livre de souvenirs qui est un livre militant est d'un intérêt réduit pour qui cherche les raisons. Il reste un témoignage de l'attitude de ce fascisme français ayant mené à la collaboration la plus totale, de ce qui séduisait ou éloignait ces croyants d'un ordre nouveau aux parfums bien anciens. Cette lecture efface les regrets de l'œuvre qu'aurait pu nous donner Brasillach si de Gaulle et, peut-être les communistes, n'avaient eu la stupidité d'en faire un martyr : certainement une œuvre nostalgique d'un fascisme mort-né dans la honte comme celle de Rebatet. Haut de page Henry de MONTHERLANT : Les Jeunes Filles. 1) Les Jeunes Filles. (1936) Il faut prendre Montherlant au sérieux. Cette affirmation peut paraître étonnante, pourtant je pense que la série des Jeunes Filles n'a pas toujours été reçue comme elle le mérite, comme elle a été écrite. Ecrivain marquant de l'entre deux guerres et de l'après guerre de 39-45, Henry de Montherlant est peut-être un peu oublié de la critique aujourd'hui, il est pourtant de ceux qui ont marqué son époque. J'ai lu pour la première fois cette série de quatre romans, à vingt ans. Je ne sais pour quelle raison je les ai trouvé bâclés, misogynes (*) et indignes d'un écrivain de son renom. Plus de dix ans plus tard, je les relis et revins sur mon premier jugement hâtif. J'en gardais alors le souvenir d'une réflexion sur le bonheur. Je ne pense pas avoir relu depuis ces livres et j'y reviens seulement aujourd'hui. Si ma seconde impression se révèle plus sensée que la première, elle est certainement tout aussi erronée. Les jeunes filles, premier volume du cycle, est un roman consacré à la relation d'un écrivain, Costals, et d'une de ses lectrices, Andrée Hacquebaut, provinciale, laide et cultivée, amoureuse de lui. Costals correspond de façon assez lâche avec son admiratrice et tente, en vain de lui faire comprendre qu'il ne l'aime pas et ne pourra jamais l'aimer. Jaloux de son indépendance, parfois un peu cynique, Costals est en réalité assez délicat à l'égard de son encombrante amoureuse. Montherlant nous parle très bien de l'illusion de ceux qui aiment et qui pensent que leur amour leur donne des droits, que leur amour est tellement fort qu'il ne peut qu'être partagé. Le personnage de Costals est à Montherlant ce qu'une caricature peut-être à son original : assez ressemblant pour tromper et totalement différent. Montherlant aimait placer ainsi des leurres, jouer avec ses lecteurs. La tentation est parfois grande de le voir en son héros, il n'y est pas plus que tout écrivain dans n'importe laquelle de ses créations. Il y a d'ailleurs dans les Jeunes filles assez de remarques assez favorables aux femmes et il est clair que l'auteur évoque des femmes d'une époque qui est maintenant assez lointaine tellement la situation de la femme a évoluée dans notre société. " Que j'aie au moins cette place unique auprès de vous, d'avoir aimé votre œuvre plus que personne. Je la sais presque par cœur, si bien que très souvent des phrases de vous viennent dans ma bouche ou sous ma plume, exprimant ma pensée mieux que je ne l'aurais fait moi-même : vous parlez, et c'est moi que j'entends. Cela tient sans doute à votre talent qui m'a subjuguée dès le premier jour, mais aussi à cette sorte de parenté constatée entre soi et certains êtres de qui vous séparent en apparence des abîmes. " pp 921-922 Sous la plume d'Andrée Hacquebaut (Pléiade - Montherlant - Romans 1) " Un homme qui lit une feuille d'annonces matrimoniales peut délivrer, tour à tour, plusieurs des hommes qu'il y a en lui : l'homme qui rit, l'homme qui convoite, l'homme qui réfléchit ; dans cet homme qui réfléchit il y a aussi un homme qui pleure. " p 926 " ... une bonne action est toujours une imprudence. " mais Costals continue : " Mais je n'aime pas refuser aux êtres ce peu de bonheur qu'ils vous demandent en passant auprès de vous sur la terre. " pp 933-934 Peut-être est-il assez proche de Montherlant quand il dit : " Je redoute même ceux qui me comprennent, et c'est pourquoi je passe mon temps à brouiller mes traces : à la fois dans ma vie privée et dans la personnalité que j'exprime dans par mes livres. " p 942 (*) Notre époque est certainement une de celles qui se referme le plus sur l'intolérance de ses certitudes qui ne sont plus d'ordre divin mais qu'elle considère comme des principes absolus dictés par le respect de l'homme sans se rendre compte qu'elle fourre là dedans n'importe quoi issu de ses préjugés. Pour juger de la misogynie d'un écrivain d'une autre époque il faut d'abord examiner si ce qu'il écrit n'est pas vrai compte tenu de la place que la société de son époque fait au femmes. Il faut alors faire le tri entre la simple constatation et la proclamation d'une situation absolue et définitive. Haut de page Roger VAILLAND : 325.000 francs. (1955) " Travaillez plus pour gagner plus. " Qui ne connaît cet ignoble axiome frappé de la fausse évidence qui préside aux grandes impostures ? C'est elle qui m'a fait revenir un peu plus tôt que prévu à Roger Vailland. Ce roman de la maturité, - " L'écrivain arrivé à maturité a résolu ou surmonté ses conflits intérieurs, ses problèmes sont devenus ceux de l'humanité de son temps ; il ne lui reste plus comme problèmes personnels que ceux de la diététique ..." (325000 - p 261) (*1) - illustre magnifiquement cette saloperie patronale aux couleurs d'esclavagisme, citer les ignobles qui osent la proférer (on connaît la réplique d'Audiard sur ceux qui osent tout ) serait encore faire trop d'honneur à ces assoiffés de gloire. Le thème de ce livre très didactique et militant (*2), c'est celui de l'effort pour gagner plus, gagner ce qui va permettre d'accéder au commerce, ce rêve de certains ouvriers d'une époque passée. Mépris du commerce, illusion de promotion sociale ou de réussite personnelle par le commerce, les deux attitudes opposent père et fils dans ce roman, mais elles ne sont que mentionnées, le thème principal n'est pas là. L'ouvrier qui va fournir l'effort en travaillant pendant six mois douze heures par jour - deux compères, jeunes futurs champions cyclistes vont assurer les trois vacations quotidiennes de huit heures par tour de quatre heures - est soumis à une fatalité sociale à laquelle il se prétend étranger et dont il veut s'échapper, qui le conduira immanquablement à l'échec. Condition de la femme au travers de Marie Jeanne qui se défend mais n'échappera pas à la bride, petit cours sur le prix de revient et les lois de la concurrence, ce roman clair et d'une lecture agréable et facile, peut-être un peu trop militant et didactique, était, à juste titre me semble-t-il, une de ses œuvres que préférait Roger Vailland. Dans ses écrits intimes il nous dit : " Le bolchevik m'avait paru par excellence l'homme de mon temps, et je pensais que c'était sur lui que je devais me modeler, si je voulais vraiment vivre mon temps, et lui que je devais parvenir à peindre, dans toute sa réalité, si je voulais être un écrivain qui dure, c'est à dire qui a peint, dans son essence, le monde de son temps. " Ecrits, p 486, 5 juin 1956. Roger Vailland écrit cela l'année qui suit celle de la publication de 325000 francs. Il rentre de Moscou, Staline est mort, on déboulonne ses statues et ses crimes sont révélés aux militants - d'autres les connaissaient déjà. Si dans 325000 francs, Vailland ne peint pas le communiste, il approche de l'essence du monde de son temps, d'un monde de ce temps, important - d'ailleurs à l'origine de ce roman. Il y a un reportage à Oyonnax, cité de l'Ain et du plastique - et il côtoie le communiste, fait penser certains personnages secondaires - cadre du récit - dans les débats, comme le militant. Un mot me retient : " ... si je voulais être un écrivain qui dure ... " On ne peut peut-être pas dire que Vailland s'engage pour durer, mais il pense que durer peut passer par l'engagement communiste, le communisme ayant été à ses yeux, un moment, l'avenir (*3). L'affection qu'il eut pour ce roman, en 1963, il note : " 325000 francs, le meilleur de mes romans, vrai rêve, rêve vrai, une vraie histoire qui peut être interprétée totalement par Freud, par Marx, et encore par bien d'autres, elle a toutes les faces possibles de la réalité. Busard frustré du fruit de son travail par son patron, de sa virilité par Marie-Jeanne, crucifié, etc. Et encore : Busard ne veut pas jouer le jeu, ni celui de sa classe, ni celui de son sexe, il est narcisse et sa machine lui mange son poing. " Ecrits, p712, 15 janvier 1963. On se souviendra de la course cycliste qui ouvre le roman dont Roger Vailland dit " poème en prose ", également de la comparaison de la femme au lièvre et de l'homme au chasseur, réussie et prolongée. ( 325000, pp274-275) Les relations entre Busard et Marie-Jeanne, chapitre II, (p274 et suivantes) pourront sembler assez improbable à des jeunes lecteurs d'aujourd'hui, s'ils sont curieux ils trouveront leur raison dans ce que Vailland, lui même libertin, dit de l'époque, entrant dans le roman à plusieurs reprises en tant que personnage narrateur dialoguant avec son amie, Cordélia. Enfin, pour revenir à ce mot d'ordre imbécile d'un assez (peu) drôle président, évoqué au début de cet article je citerais : " Faute de pouvoir augmenter le salaire horaire, il travaillera davantage d'heures. Il commencera par huit heures par jour à l'usine. Puis, pour pouvoir acheter une cuisinière à gaz ou un scooter, il fera des heures supplémentaires chez les artisans qui achètent d'occasion les vieilles presses à injecter. Il travaillera toujours plus longtemps, il mangera et dormira pour pouvoir travailler et rien d'autre jusqu'à la mort. " 325000 p288 (fin chapitre II) *1) Pour les citations de 325000 francs, on se réfère à l'édition des œuvres de Roger Vailland aux Editions Rencontre à Lausanne en 1967, pour les Carnets Intimes à celle de Gallimard, collection Soleil en 1968. *2) Militant ... pour nous, de l'extérieur et qui lisons ce livre cinquante ans plus tard. A l'époque Vailland fut critiqué par certains communistes pour lesquels il constituait "un acte négatif" ainsi que nous le rapporte Elisabeth Vailland dans son livre Drôle de vie, une passion avec Roger Vailland ( JC. Lattès 1984-2007 p 140 ) *3) Elisabeth Vailland nous dit : "Il avait la certitude, que beaucoup sans doute jugeront romantique ou innocente, que seul le communisme donnerait à l'homme la liberté, lui permettant même d'échapper à l'esclavage de l'écriture ! Bien sûr, il fallait être naïf pour penser cela, mais Roger y croyait fermement. " idem p 131" Cette certitude fut une réalité pour un très grand nombre durant plusieurs décennies, le communisme est aussi indispensable pour comprendre cette époque que le sera l'ignoble libéralisme pour comprendre la notre. Haut de page Adolphe Belot : Mademoiselle Giraud, ma femme. (1870) Un mot concernant l'auteur. Adolphe Belot (1829 - 1890 ) - qui m'a d'abord intéressé parce qu'il est de ces pionniers du roman policier (roman judiciaire ou criminel, comme on l'appelait alors) qui s'engouffrèrent dans la brèche ouverte par Gaboriau. Rien d'étonnant puisque Belot est ce qu'on pourrait appeler un "touche à tout" littéraire. Roman policier, populaire, mondain, érotique, colonial, ... aucun genre ne lui échappe, il écrivit même pour le théâtre et a peut-être été, selon l'excellent dictionnaire des littératures policières (Joseph K, 2003.) un nègre d'Alphonse Daudet. Belot est un écrivain doué, capable certainement d'écrire un honnête livre sur n'importe quel sujet, assez délicat pour traiter avec goût les sujets scabreux, habile à mener une intrigue à partir d'assez peu de choses et à capter l'attention du lecteur avec un sujet dont le mystère a été deviné par ce dernier dès les premiers chapitres. Mademoiselle Giraud, ma femme, fut un tel scandale que sa publication dans le Figaro dut être interrompue. Par contre le volume publié en 1860 chez Dentu connu un très grand succès, mon exemplaire, de 1870, porte la mention de cinquante-huitième édition, même en faisant la part du mensonge publicitaire, il est clair qu'il y eut de nombreuses rééditions. C'est le sujet qui fit le scandale, c'est encore lui qui assura le succès du volume. Un homme jeune, ayant tôt bâtit sa fortune, songe à se marier dans le beau monde. On lui présente de nombreuses jeunes filles, aucune ne lui plaît, il renonce et c'est alors qu'il découvre par hasard une superbe créature qui semble douée d'une belle personnalité, Mlle Giraud. Contre l'avis de la meilleure amie de cette dernière et de l'intéressée qui, toutes deux le mettent en garde sur le caractère difficile de la demoiselle, il épouse. Dès le premier jour, Mlle Giraud se refuse. Elle se montre femme agréable et soumise, mais elle se refuse. Pas de liaisons, pas d'aventures, elle ne voit guère que sa meilleure amie, la comtesse de Blangy. Il faudra plus de la moitié du livre et de nombreuses interrogations pour que notre héros et malheureux mari découvre la vérité sur sa femme et sur la comtesse. Je laisse à l'éventuel lecteur la découverte de la fin de l'aventure. Je relève cette note : " C'est en ayant de ridicules pudeurs, en ménageant les vices, en négligeant de les flétrir qu'ils arrivent parfois, à la longue, à passer pour des vertus. Si vous n'osez pas dire à ce bossu : "Tu as une bosse", à ce nain : "Tu es difforme," ce nain et ce bossu vont se croire de beaux hommes. Que de sociétés se sont perdues parce qu'il ne s'est pas trouvé d'hommes assez forts ou assez autorisés pour leur crier : "Prenez garde ! un nouveau vice vient d'éclore, une nouvelle lèpre nous envahit !" N'étant pas prévenues, elles n'ont pu se défendre, le vice a grandi, la lèpre s'est étendue et a fait de tels ravages, que chacun étant devenu vicieux ou lépreux ne s'est plus aperçu du vice ou de la lèpre de son voisin. " p169/170. Ce paragraphe devait selon une courte préface de l'auteur tuer dans l'œuf le scandale possible en raison du sujet. Il n'en fut rien, mais, aujourd'hui, il nous donne une idée de la fragilité des jugements sur les mœurs dans n'importe quelle société. Le jugement que l'on peut porter sur ce paragraphe est au moins aussi fort que celui qui est exprimé par l'auteur et qu'il porterait sur nous. Nous serons persuadés d'avoir raison, cependant, nous regardant, il pourrait nous dire : " Voyez où vous en êtes, la planète même menacée et votre incapacité, tellement vous êtes tombés bas, de réagir efficacement. C'est bien la fin du monde qu'entraîne vos vices dont vous vous faites gloire !" Oubliant d'ailleurs qu'il appartient à l'époque où nos pire excès sont nés. Un peu plus loin, un constat que l'on ne peut nier : " On devient dissolu comme on devient gourmand, par suite du manque d'appétit. Celui-ci a recours à de nouvelles épices pour pouvoir manger, cet autre perfectionne l'amour pour pouvoir manger, cet autre perfectionne l'amour pour pouvoir aimer. " p174 A lire et méditer en donnant son sens au mot "gourmand" en opposition avec gourmet. L'appétit dans une société répressive est en effet certainement plus vif, les "perversions" en sont-elles moins fortes, - à coup sûr plus discrètes - cela demande certainement examen. Haut de page Paul Nizan : La Conspiration. (1938) Paul Nizan est de ces hommes qui tentaient de se battre pour quelque chose et qui moururent pour rien. Victime d'un successeur de Bazaine, le Généralissime Gamelin - un général intellectuel selon ses biographes - qui fût une des âmes damnée du sinistre Joffre, assassiné par la connerie militaire française dans la "poche de Dunkerque" en pleine débâcle le 23 mai 1940. "La route du fer...", "Nous vaincrons parce que...", "Nous défendrons Paris pierre..." etc..., extraits du bréviaire de la connerie politique. Né à Tours en 1905, fils d'un ingénieur des chemins de fer, il fit ses études à Henri IV, entra à Normale Sup où il fit la connaissance de Jean-Paul Sartre. En 1926, il se marie, devient professeur de philosophie et adhère au Parti Communiste. Après un an d'enseignement à Bourg en Bresse, il devient journaliste à l'Humanité et écrit. Son premier livre, Aden Arabie, publié en 1932, est inspiré d'un voyage qu'il fit à Aden en 1926. Ce livre, La Conspiration, je le découvris avec un intérêt particulier, j'avais dix-huit ans, en 1960, il venait d'être réédité par les Editions Rencontre à Lausanne, il parlait du communisme, Nizan avait été communiste, comme mon père, à la même époque, comme lui, déçu par la ligne du Parti. Ce fut en outre le premier livre de ma bibliothèque, alors naissante, que je prêtais à mon père. Il le lit, me le rendit en me disant : "C'était bien un traître, pour imaginer cette histoire de traître", ce qui me mit en colère, ainsi les "ex" trainaient toujours vis-à-vis de leurs semblables les calomnies du Parti, affligeant et expliquant bien que jamais ces "ex" ne parvinrent à se constituer en quoi que ce soit. Nizan, dans ce roman nous dit bien quelle famille constitue le parti et il a raison d'insister sur ce point, on ne comprendrait pas la fidélité contre vents et marées (mauvaises) de certains durant les périodes les pires sans cette ambiance de valorisation de l'individu par la collectivité à laquelle il adhère. La Conspiration est un roman qui traite de l'éducation. On y voit des jeunes bourgeois en rupture avec leurs familles se donner des frissons pas très chers en jouant de loin, au révolutionnaire. " Si je savais qu'une seule de mes entreprises doive m'engager pour la vie et me suivre comme une espèce de boulet ou de chien fidèle, j'aimerais mieux me foutre à l'eau." (p21) dit Bernard, un des personnages principaux. " Pas de romantisme, ni d'angoisse métaphysique. Nous faisons des projets de revue et nous avons des conversations élevées parce que nous n'avons ni femmes, ni argent ..." p23, dit un autre. Et c'est l'auteur qui finalement nous dit : " La jeunesse sait mieux qu'elle n'est que le temps de l'ennui, du désordre : pas un soir à vingt ans où l'on ne s'endorme avec cette colère ambigüe qui naît du vertige des occasions manquées. " p36. L'auteur est loin de ses personnages dont il parle avec recul. Il donne peut-être plus à un seul, celui qui ne vient pas de ce milieu de bourgeois aisés, celui qui joue plus et dont il va faire un traitre uniquement parce que le choix est pour lui limité et qu'il va s'engager uniquement par rapport à ses amis qui ne parviennent pas à l'accepter vraiment. La Conspiration est également le roman d'une génération qui a connu la guerre sans la faire et Nizan examine l'état d'esprit des rescapés que sont ces jeunes gens trop jeunes pour avoir été conduits dans les abattoirs de la Nation et d'abord, la façon dont ils voient ces ainés rescapés, qui sont dans une autre révolte. " Ils méprisaient la génération qui les avait immédiatement précédés pour n'avoir exprimé la révolte que dans le vocabulaire et sous des cautions poétiques ..." p75. Là, on évoque les surréalistes. Cependant, la grande majorité de cette génération n'a même pas été aussi loin : " Dix ans après Versailles, presque tous les hommes qui étaient revenus du front, sauvés au dernier moment par la sonnerie du clairon de l'armistice, hésitaient encore à dévoiler les sens des inventions rhétoriques pour lesquelles ils avaient combattus : on a rarement le cœur de se désavouer et de crier sur les toits qu'on a cru un jour les menteurs sur parole ..." p 77/78. Regnier, l'écrivain rescapé, lui nous donne son point de vue dans des extraits de ses carnets : " Aventures. Je les ai eues : Verdun, Gallipoli. C'était la guerre et son merveilleux désordre, le sang, la faim, les femmes, des états de conscience presque inimaginables dans la paix, la chance. P... me dit : " Comment veux-tu que le surréalisme m'intéresse ? J'ai fait de plus violentes expériences spirituelles sur la Somme. " "... p 152. Et ce point de vue vaut bien cet autre que c'est par déception de la démocratie assassine et incapable de modifier le monde après le massacre, comme je le pensais, que de nombreux hommes de cette époque ont été vers les totalitarismes. L'époque était violente parce qu'on avait fait violence aux hommes. Le nazisme, le communisme, le fascisme, n'étaient que leur réponse aux crimes contre eux. D'ailleurs ces systèmes ne sont-ils pas nés directement des tranchées ? Hitler n'a-t-il pas tout simplement été un psychopathe rendu monstrueux par cette violence qui lui a également permis de s'imposer ? C'est à ce niveau que cette œuvre, première partie d'un ensemble dont le second volet, écrit, a été perdu à Dunkerque, est presque indispensable. Egalement de Nizan (décembre 2007) Haut de page Maurice Dekobra : La Madone des sleepings. (1926) Longtemps Maurice Dekobra, je ne sais pas pour quelle raison, figura à mes yeux, le symbole d'une sorte d'anti-littérature, courant après le succès à n'importe quel prix. Fort de ce jugement sans appel autant que sans fondement - je n'avais jamais ouvert un de ses livres - j'écartais avec mépris ses ouvrages et surtout le pire : la fameuse Madone, quand je les trouvais dans le bac d'un bouquiniste ou dans les rayons d'un libraire de livres anciens. Je dois remercier Dominique Fernandez d'avoir fait tomber cette prévention. Intrigué par ce qu'il écrit de Maurice Dekobra, j'achetais sur Internet la Madone que j'eus la chance de trouver sous une belle reliure et commençais une lecture que je ne regrette pas. Nous ne sommes peut-être pas en présence d'un chef d'œuvre immortel, mais le livre n'est pas sans intérêt. Fort convenablement écrit, avec ce qu'il faut d'aventures pour maintenir sous son emprise le lecteur de bonne volonté, il nous mène de par l'Europe orientale jusqu'à chez les soviets alors encore assez ignorés sous leur vrai visage. Les pages concernant l'univers policier et mafieux communiste ne sont pas les moins intéressantes de ce livre. L'auteur y peint sans concession ce qui a été une réalité et il fallait certainement un certain courage à l'époque pour, "écrivain mondain", s'aventurer à cela. Mis de coté les quelques révolutionnaires déçus et peut-être deux ou trois journalistes qui connaissaient et exerçaient honnêtement leur travail - il n'y en eu jamais beaucoup - tous se taisaient, hors propagande libéralo-esclavagiste, sur ce sujet. Dekobra n'est pas dans la propagande. L'univers glauque, totalement irrationnel, du port de Nikolaïa fut celui de l'Empire des soviets sous Lénine et Trotski tout comme sous Staline, il était l'univers des Tsars rationalisé dans l'horreur, rendu plus efficace par la justification pseudo idéaliste qui "permettait tout". De l'humour chez l'auteur qui nous décrit ainsi son héroïne dès les premières pages : " Les cheveux blonds et le visage de Lady Diana surgirent derrière le parapet de papier, un visage pur et classique de déesse, amaigri par l'abus des veillées nocturnes aux ambassadeurs ou chez Cyro's. Une Diane à la biche, dont la biche n'était d'ailleurs qu'un pékinois hargneux aux gros yeux de dorade morte, sous un petit crâne plat de crétin. Mais à quoi bon décrire la beauté de Lady Diana que chacun peut apprécier en ouvrant le Tatler ou le Bystander ?" L'entrevue de la Madone et de son psy constitue également un morceau assez drôle. Bref, un livre qui mérite mieux que la mauvaise réputation ... (novembre 2007) Haut de page Simone de Beauvoir :
Tous les hommes sont mortels. (1946) Je termine la lecture de Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir, le fameux auteur, un peu oublié malgré les parutions d'inédits de type France dimanche pour intellos, de ce pensum nécessaire et emmerdant : le Deuxième sexe. Remarquable roman, attachant et auquel on se prend tellement bien, que l'on se sent un instant immortel et las. Le plus souvent, les auteurs de romans philosophiques sont assommants, voulant prouver, ils se lancent dans de lourdes démonstrations appuyées de pesantes rhétoriques. Rien de tel ici, on ne prouve pas, on suppose un point de vue d'immortel sur la vie et on tente d'en saisir l'essence par l'exemple en faisant un petit tour - restreint mais intéressant - des raisons de vivre. Ce qui m'intéresserait vraiment dans ce livre réussi c'est d'essayer d'en retrouver la genèse et de vérifier si l'auteur n'a pas été, comme tout romancier authentique, plus ou moins débordé par son (ou ses) personnage(s). Il faudra que je lise ou relise les romans, oubliés - par moi - de Simone de Beauvoir. Il me semble bien que j'en avais apprécié d'autres. Haut de page ou PAGE D'ACCUEIL ou Auteurs ou LES OEUVRES |